GOLÉ NYAMBAKA : LA.VOIX DU NORD QUI CHANTAIT POUR AHMADOU AHIDJO

Elle a marqué plusieurs générations via ses musiques et sa voix atypique, destinées à chanter les réalisations du premier Président du Cametoun.

Dans l’histoire culturelle du Cameroun, certaines figures majeures demeurent paradoxalement absentes de la mémoire collective. Golé Nyambaka fait partie de ces artistes dont le nom résonne encore dans les souvenirs du Nord-Cameroun, du Tchad, du Nigeria ou de la République centrafricaine, mais dont les œuvres semblent avoir disparu des archives et d’internet. Pourtant, durant plusieurs décennies, elle fut une véritable icône populaire, une voix singulière qui marqua toute une génération.

Née en 1943 dans une famille peule musulmane très modeste, Golé Nyambaka grandit dans un environnement marqué par les hiérarchies sociales héritées de l’esclavage. Son père, Hamadjouldé, cultivateur d’origine centrafricaine, et sa mère Satou, une esclave laka offerte à un notable peul de Maroua, vivent dans une grande précarité. Comme ses frères et sœurs, Golé hérite très tôt de cette condition sociale difficile et connaît une enfance faite de dépendance et de privations.

Placée au service de plusieurs maîtres au fil des années, la jeune fille trouve refuge dans le chant. Dotée d’une voix douce et puissante à la fois, elle chante en permanence : pendant les travaux domestiques, dans les concessions, lors des cérémonies. La musique devient pour elle un espace de liberté, une manière d’exprimer ses douleurs, ses frustrations mais aussi ses espoirs.

À une époque où la musique et la danse sont souvent perçues comme des activités peu valorisantes dans certaines communautés du Nord, Golé Nyambaka ose pourtant suivre sa vocation. Elle redonne vie au ndabjah, un rythme musical traditionnel alors en perte de vitesse, qu’elle modernise et popularise auprès des populations. Avec son orchestre, elle parcourt les villes et villages du septentrion, animant mariages, fêtes religieuses et rassemblements populaires.

Très vite, son talent dépasse le simple cadre artistique. Golé devient une figure sociale et politique influente. À travers ses chansons, elle célèbre l’amour, la sagesse, la solidarité et la dignité des femmes. Elle chante aussi les oubliés, les pauvres et les exclus d’une société profondément patriarcale.

Son ascension coïncide avec les premières décennies de l’indépendance camerounaise et avec la montée en puissance de l’Union Nationale Camerounaise (UNC), parti unique dirigé par le président Ahmadou Ahidjo. Militante engagée, Golé Nyambaka met sa notoriété au service du parti, dont elle devient l’une des principales figures culturelles dans le Nord du pays. Sa popularité et sa capacité à mobiliser les foules font d’elle une véritable ambassadrice politique.

Mais au-delà de l’engagement partisan, une relation particulière semble s’être tissée entre l’artiste et le Président Ahmadou Ahidjo. Fasciné par sa musique, le Chef de l’État l’invite régulièrement lors de cérémonies privées et officielles. Golé devient alors une sorte de griotte moderne, chantant les réalisations du président, son attachement à l’unité nationale et son amour du Cameroun. Dans l’imaginaire populaire, elle apparaît comme “la chanteuse qui murmurait à l’oreille du président”.

La carrière de Golé Nyambaka atteint son apogée entre les années 1960 et le début des années 1980. Mais son destin reste étroitement lié à celui d’Ahmadou Ahidjo. Lorsque ce dernier démissionne du pouvoir en 1982, l’artiste vit cet événement comme un traumatisme personnel et politique.

Profondément affectée, elle se retire progressivement de la scène musicale. En 1984, invitée à se produire lors d’un meeting politique à Ngaoundéré, elle craque publiquement. Submergée par l’émotion, incapable de chanter, elle éclate en sanglots devant les militants. Selon plusieurs témoignages, elle aurait déclaré qu’il lui était impossible de dissocier l’UNC de l’image d’Ahmadou Ahidjo. Ce jour-là, elle quitte la scène en promettant de ne plus jamais chanter. Elle tiendra parole et ne chantera plus.

Le 27 décembre 1988, Golé Nyambaka s’éteint à Tchabbal, près de Ngaoundéré, à seulement 45 ans. Celle qui avait connu la gloire meurt dans une grande pauvreté et dans une relative indifférence. Généreuse, parfois naïve, elle avait dilapidé l’essentiel de ses revenus au fil des années.

Sa vie personnelle fut également marquée par de nombreuses blessures. Mariée à cinq reprises, ayant connu plusieurs relations amoureuses qu’elle évoquait parfois dans ses chansons, elle ne connaîtra jamais la maternité, une souffrance intime qui l’a profondément marquée.

Aujourd’hui, l’histoire de Golé Nyambaka mérite d’être redécouverte. Car au-delà de la chanteuse populaire, elle fut une pionnière : une femme libre dans une société conservatrice, une artiste engagée, une voix des sans-voix et une figure majeure du patrimoine culturel du Nord-Cameroun.

Son héritage musical et son combat pour la reconnaissance des femmes et des marginalisés demeurent une page essentielle de l’histoire culturelle camerounaise.

L’oubli est la ruse du diable !

Arol KETCH

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