Elle fut tour à tour journaliste, réalisatrice, pilote, musicienne et écrivaine. Figure audacieuse et singulière, Thérèse Sita Bella a tracé, dès les années 1950, un chemin inédit pour les femmes camerounaises et africaines. Pourtant, son parcours exceptionnel reste encore trop méconnu.
Née en 1932 au Cameroun, Thérèse Bella-Mbida connue sous le nom de Sita Bella, reçoit une éducation catholique auprès des missionnaires. Élève brillante, elle obtient son baccalauréat au lycée Leclerc de Yaoundé au milieu des années 1950. Rapidement, elle est envoyée en France pour suivre une formation d’infirmière et d’assistante sociale. Mais loin de s’en tenir à cette voie, la jeune femme multiplie les centres d’intérêt.
À Paris, elle découvre un univers culturel foisonnant. Radios, journaux, scènes artistiques : Sita Bella s’immerge dans les milieux intellectuels et médiatiques. Elle enchaîne les formations et décroche notamment un CAP d’art ménager, un brevet et une licence de pilotage d’avion monomoteur, ainsi que diverses qualifications dans l’animation et l’administration. Cette soif d’apprendre nourrit rapidement une vocation : celle de raconter, d’informer, de créer.
Au milieu des années 1950, elle devient la première journaliste camerounaise. Entre 1955 et 1956, elle anime des programmes destinés à l’Afrique au sein de la SORAFOM (Société de radiodiffusion de la France d’outre-mer). Elle obtient deux BAC en France respectivement en 1956 et 1957.
Son talent et son aisance lui ouvrent de nouvelles portes. Elle collabore par la suite avec plusieurs médias internationaux, dont la BBC, la Deutsche Welle et la Voix de l’Amérique.
En 1958, un article du magazine Bingo attire l’attention sur son parcours atypique. Elle participe ensuite à la création de la revue Vie africaine, où elle est la seule femme au sein de la rédaction. Une position rare à l’époque, qui témoigne déjà de son rôle de pionnière.
Curieuse, Sita Bella ne s’arrête pas au journalisme. Passionnée par l’image, elle se forme au cinéma et réalise en 1963 Tam-Tam à Paris, un documentaire suivant la tournée parisienne de l’Ensemble national camerounais. Ce film marque un tournant : il est considéré comme la première œuvre cinématographique réalisée par une femme d’Afrique subsaharienne. Elle devient ainsi la première cinéaste du Cameroun et l’une des premières du continent.
Présenté en 1969 lors de la première Semaine du cinéma africain qui donnera naissance au FESPACO ; Tam-Tam à Paris s’inscrit dans l’histoire du cinéma africain. Une reconnaissance qui consacre l’audace et la vision de sa réalisatrice. Après plusieurs années passées à l’étranger, Sita Bella rentre au Cameroun en 1967.
Elle entame alors une carrière dans l’administration publique, d’abord comme pigiste à l’ACAP, puis au ministère de l’information et du tourisme ; devenu par la suite ministère de l’information et de la culture. Elle y occupe des postes à responsabilité.
Après un détour à l’union nationale des travailleurs du Cameroun devenu Organisation syndicale des travailleurs du Cameroun où elle a créé le service de presse et d’information ; elle revient au ministère de l’information et de la culture à la tête de la direction de la cinématographie. Elle a aussi été chef adjointe de l’information.
Parallèlement, elle poursuit ses nombreuses passions : la musique ; elle joue de la guitare et chante en chorale; l’écriture, la couture, ou encore l’engagement associatif. Membre de la Croix-Rouge camerounaise, l’international Women’s club etc.

Elle incarne une femme moderne, indépendante et résolument engagée
Sa vie personnelle reflète aussi ses choix assumés. Sans époux ni enfant, elle revendique une liberté rare pour son époque. «Le mariage est une institution de protection. J’étais prise dans la tourmente et je n’ai pas eu le temps de me laisser courtiser. Je suis une femme impossible », confiait-elle en 1988 au journaliste David Ndachi Tagne pour Cameroon tribune.
À la retraite, fidèle à sa passion pour l’information, elle lance le journal «Newstar». Mais faute de moyens financiers, le projet ne survit pas. Thérèse Sita-Bella est une féministe qui a ouvert la voie à de nombreuses femmes camerounaises et africaines ; un modèle qui devrait inspirer les générations futures.
Les dernières années de sa vie sont plus sombres. Isolée et en difficulté, elle est expulsée de son logement du Camp Sic de la Cité Verte à Yaoundé et trouve refuge dans un centre pour personnes âgées (le centre Béthanie Viacam). Elle s’éteint le 27 février 2006, dans l’abandon, la solitude, l’anonymat et le dénuement. Elle est enterrée au cimetière Mvolyé de Yaoundé.
Aujourd’hui, son nom a été donné à une salle culturelle. Un hommage discret pour une femme qui, toute sa vie durant, n’a cessé d’ouvrir des voies.
En 2025, le film Sita Bella la première réalisée par la Camerounaise Eugénie Metala lui rend hommage.
Thérèse Sita Bella demeure une figure fondatrice, un symbole de détermination et d’émancipation, dont l’héritage mérite d’être pleinement redécouvert.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
