Enceinte, célibataire, seule femme candidate de tous les territoires africains sous tutelle, Julienne Niat a fait campagne en 1951 avec le berceau de son enfant à l’arrière de sa camionnette.
Bien avant qu’une femme ne siège au Parlement camerounais, une autre avait ouvert le chemin en s’y présentant. Elle avait prouvé qu’une Camerounaise pouvait vouloir gouverner et prétendre à des postes électifs.
Portrait d’une féministe avant l’heure, morte en 2009 dans un silence que rien ne justifie.
Une fille de la cour royale de Bana
Julienne Niat naît en 1927 à Bana, dans la région de l’Ouest, en pays bamiléké. Elle appartient à la cour royale de Bana et se trouve mêlée très jeune à la gestion du royaume.
Très ambitieuse, elle est assidue dans ses études. Enseignante de formation, elle sort diplômée de la première promotion de l’École supérieure de Yaoundé, l’établissement qui forme alors l’élite intellectuelle du territoire. Dans un Cameroun sous tutelle française où l’instruction des filles s’arrête le plus souvent au seuil de l’école primaire, une jeune femme diplômée du supérieur relève de l’exception absolue.
De son parcours, Julienne Niat tire une conviction qui la portera toute sa vie : les femmes ont leur place dans la cité, et rien ne justifie qu’on les en écarte.
L’Assofecam : le premier mouvement national des femmes
Au début des années 1950, elle prend la tête de l’Assofecam (Association des femmes camerounaises), le tout premier mouvement national des femmes camerounaises. Elle préside dans le même temps le Conseil de la jeunesse du Cameroun, affilié à la World Assembly of Youth. À vingt-trois ans, elle est déjà à l’avant-garde de deux fronts : celui des femmes et celui de la jeunesse.
L’Assofecam revendique l’égale capacité civique de toutes les femmes et en poussent les Camerounaises instruites à dépasser les rôles domestiques auxquels l’ordre colonial les assignait ; le mouvement dérange. Jugé subversif, il est rapidement interdit par l’administration coloniale.
Ce premier interdit dit déjà tout : dans le Cameroun des années 1950, réclamer des droits pour les femmes était en soi un acte politique dangereux.
1951 : la première candidate, enceinte et debout
En novembre 1951, Julienne Niat franchit un pas qu’aucune autre Camerounaise n’avait osé avant elle. Investie par l’ESOCAM (Évolution sociale du Cameroun, parti créé en 1949), elle se porte candidate aux élections à l’Assemblée territoriale du Cameroun. Elle devient ainsi la première femme, dans l’ensemble des territoires d’Afrique sous tutelle, à se présenter à une élection.
Le geste est audacieux ; les circonstances le rendent héroïque. Julienne Niat est célibataire et enceinte de plusieurs mois lorsqu’elle entame sa campagne. Loin de se cacher, elle assume. À la naissance de l’enfant, elle installe le berceau dans sa camionnette de campagne et l’emmène partout avec elle, de meeting en meeting, de village en village. L’image est restée : une candidate qui bat la campagne un nourrisson à ses côtés, refusant de choisir entre la maternité et la citoyenneté.
Mais le système est verrouillé contre elle avant même le premier bulletin. En 1951, le droit de vote n’est accordé qu’aux femmes ayant mis au monde au moins deux enfants. Autrement dit, la loi coloniale ne reconnaît la citoyenne que derrière la mère : une femme ne compte que si elle a suffisamment enfanté. Julienne Niat affronte donc un corps électoral féminin volontairement rétréci, une arithmétique pensée pour que les femmes pèsent le moins possible.
Elle échoue en 1951. Elle se représente et échoue encore en 1952. Les observateurs attribuent ces défaites aux manœuvres de ses adversaires masculins, qui ne supportent pas de voir une femme ; célibataire de surcroît, briguer un mandat. Elle n’a pas démérité, elle est une victime d’un système oppressif qui n’a pas voulu d’elle.
L’UFC : porter les revendications des femmes jusqu’à l’ONU
En 1952, Julienne Niat rassemble des femmes de professions et de classes sociales différentes et fonde l’Union des femmes camerounaises (UFC), aux côtés de Marie-Irène Ngapeth-Biyong et de Marthe Ouandié deux enseignantes comme elle, épouses de cadres nationalistes de l’UPC.
Le programme de l’UFC, pour l’époque, est d’une modernité saisissante. Ces femmes réclament le droit de vote, l’amélioration des conditions sociales, sanitaires et économiques des femmes, l’égalité des genres, et jusqu’à l’égalité entre les femmes blanches vivant au Cameroun et les femmes noires. C’est un féminisme qui refuse d’un même souffle la domination masculine et la hiérarchie raciale coloniale.
Cette même année 1952, l’UFC porte ses revendications devant la plus haute tribune possible : elle adresse une pétition à l’Organisation des Nations unies. Les femmes y demandent le droit de vote pour toutes, le congé de maternité pour les femmes noires, la mécanisation de l’agriculture pour soulager les cultivatrices, l’accès des filles à l’éducation et la fin de la ségrégation dans les établissements scolaires. Chacune de ces lignes est, aujourd’hui encore, un chantier d’égalité. Elles étaient formulées, noir sur blanc, par des Camerounaises il y a plus de soixante-dix ans.
Il faut mesurer l’audace : à une époque où l’on refuse aux femmes le simple droit de déposer un bulletin, les militantes de l’UFC exigent que le Cameroun et le monde, les traite en citoyennes à part entière.
La grande fracture du mouvement des femmes
L’histoire de l’UFC est aussi celle d’une déchirure, à l’image du pays tout entier. Car les années 1950 sont celles où le Cameroun se scinde entre le camp réformiste, qui compose avec la tutelle française, et le camp nationaliste radical, rassemblé autour de l’Union des populations du Cameroun (UPC) de Ruben Um Nyobè, qui réclame l’indépendance immédiate et la réunification.
Le mouvement des femmes n’échappe pas à cette ligne de faille. [1]Julienne Niat, proche de l’ESOCAM et de l’Union française, défend une voie réformiste. Ses cofondatrices, elles, glissent vers le nationalisme : dès août 1952, Marie-Irène Ngapeth-Biyong et Marthe Ouandié, rejointes par Gertrude Omog et Emma Ngom, fondent l’Union démocratique des femmes camerounaises (UDEFEC), qui deviendra le bras féminin de l’UPC et l’une des organisations de femmes les plus combatives de l’histoire africaine.
Deux chemins, une même origine. Les historiennes au premier rang desquelles Meredith Terretta et Rose Ndengué ont montré que ces femmes partageaient toutes, par-delà leurs stratégies opposées, une conviction identique : la démocratie ne vaudrait rien sans les droits et l’égalité des femmes. Que le combat féminin camerounais ait été assez vaste pour se diviser en tendances rivales prouve, en creux, sa vitalité. Il y avait là plusieurs manières d’être pionnière.
1956 : Elle ne lâche rien …
Julienne Niat n’abandonne pas l’arène électorale. En décembre 1956, désormais mariée et connue sous le nom de Julienne Ngoumou, elle se présente une nouvelle fois, aux élections constitutives de l’Assemblée législative du Cameroun (ALCAM). Une fois de plus, elle est la seule femme en lice. Une fois de plus, elle est battue.
Trois candidatures, trois échecs mais trois brèches ouvertes dans le mur.
En 1960, ce sera Julienne Keutcha, autre fille de l’Ouest, qui deviendra la première femme élue députée du Cameroun. Elle entrera par la porte que Julienne Niat aura passé près de dix ans à forcer. L’Histoire retient souvent celle qui franchit le seuil ; elle oublie celle qui a descellé les gonds.
Une lignée de pionnières
Le combat de Julienne Niat ne s’est pas éteint avec elle : il s’est transmis. Sa fille, Margaret Sanga Ngassa, deviendra médecin et philanthrope, pionnière à son tour ; celle de la lutte contre le sida au Cameroun et fondatrice de l’ONG Swaa Littoral. D’une génération à l’autre, la même trajectoire : ouvrir un front là où les femmes étaient absentes, et y tenir.
Julienne Niat Ngoumou s’éteint en 2009, à quatre-vingt-deux ans. Ni plaque, ni avenue, ni manuel scolaire ne porte son nom. Il aura fallu le patient travail d’historiennes et de chercheurs : Richard Keuko, François Cormier, Rose Ndengué, Meredith Terretta, Géraldine Faladé pour arracher sa mémoire à l’effacement.
L’héritage d’une invaincue
Julienne Niat a réclamé pour les Camerounaises une place que son pays ne leur accorderait que des décennies plus tard.
Aujourd’hui, le Cameroun compte parmi les pays d’Afrique où les femmes sont les plus nombreuses au Parlement. Chacune de ces élues marche, sans toujours le savoir, dans les pas d’une femme qui a lutté vaillamment pour qu’un jour d’autres puissent les gagner.
Avant les quotas, avant les discours sur la parité, il y eut celles qui forcèrent les portes dans l’indifférence et sous les quolibets. Julienne Niat fut la première d’entre elles. Son nom mérite de sortir de l’ombre.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
