Si des noms masculins retentissent lorsqu’on parle du nationalisme camerounais, les figures féminines de la lutte pour la libération existent également, mais pas suffisamment mises en lumière.
La mise en lumière des actions et réalisations invisibilisées des femmes dans la vie politique, économique et scientifique a fait l’objet d’une table ronde tenue à l’université de Douala. Parmi les panélistes chercheurs, des historiennes y ont particulièrement levé le voile sur les actions des femmes dans le domaine politique depuis l’époque coloniale, grâce aux résultats des travaux scientifiques auxquels certaines d’entre elles ont pris part.
Sous le thème «Femmes camerounaises de la décolonisation à nos jours : contribution politique, autonomisation économique et rayonnement culturel», la table ronde animée à l’université de Douala par des enseignants chercheurs avait pour objet d’étayer des apports féminins dans divers secteurs de la vie au Cameroun, tel qu’expliqué par la co-modératrice, la Professeure Nadeige Laure Ngo Nlend, maîtresse de conférence et enseignante à l’université de Douala. Ce thème a été décliné en trois axes dont le premier est intitulé « la femme dans le processus de politisation », d’où ressort la contribution féminine à la guerre de libération nationale.

Informatrices, maquisardes, combattantes …
La professeure Ngo Nlend est membre de la commission mixte franco-camerounaise sur le «rôle de la France dans la répression des mouvements indépendantistes et d’opposition entre 1945 et 1971», dont le rapport des travaux a été présenté le 28 janvier 2025 au Cameroun. Elle apprend à l’auditoire que les recherches dans le cadre de cette commission ont décelé la participation féminine à la lutte pour l’indépendance, malgré leur invisibilisation dans les archives. «Les femmes sont relativement invisibilisées dans les archives, mais en croisant les sources orales et écrites, elles apparaissent comme des actrices et victimes plus présentes qu’il n’y parait », peut-on lire dans le volume 2 dudit rapport. L’historienne évoque alors plusieurs figures ayant contribué à la lutte pour l’indépendance du Cameroun. Il s’agit notamment des informatrices. Ce sont ces femmes qui faisaient office d’agents de renseignement auprès des combattants de l’Armée de Libération Nationale du Cameroun (ALNK) en les avertissant des projets de l’armée ou de l’administration coloniale. Il y avait également en ce temps- là, dans le années 1950, des ravitailleuses au sein du maquis. Les maquisardes étaient des combattantes. Des combattantes armées inconnues ou mal connues. «Rarement on évoque la figure de la femme combattante, c’est-à-dire la femme qui participait à des affrontements armés. Pourtant il en existe». La maîtresse de conférence partage les découvertes de ces femmes combattantes pendant le maquis au Cameroun, des femmes étaient à la tête des groupes armés qui ont combattu dans les forêts pendant plusieurs années. Dans le cadre des travaux de la commission mixte franco-camerounaise, les investigations ont notamment mené à une indépendantiste, épouse d’un indépendantiste connu. Il s’agit d’Angèle Ngo Bibout, veuve de Makanda Pouth. «En brousse, j’étais un soldat, pas une femme. Je portais une arme. Lorsqu’on nous envoie en patrouille, en tant que chef de ligne, je ne permettais pas de bavure. J’ai ainsi préservé plusieurs personnes. Lorsque sous mon commandement, des combattants veulent s’en prendre aux force gouvernementale, je m’y oppose, je leur dis que telle n’est pas le sens de notre lutte. Il m’est arrivé d’escorter des civils jusqu’à leur destination pour leur éviter d’être tués… J’ai moi-même été touchée par des balles», a relaté la combattante survivante, qui a néanmoins fait face à la répression carcérale.

Manifestantes et militantes, indépendantistes camerounaises victimes de répression
Marine Bellot-Gurlet, historienne française, enseignante à l’ENS de Lyon et qui est également membre de la commission mixte sur le rôle de la France dans la répression des mouvements nationalistes, était panéliste à cette table ronde organisée à l’université de Douala. Dans un exposé sur « les femmes camerounaises face à la répression du mouvement indépendantiste », cette historienne fait part d’autres profils de femmes indépendantistes. Des femmes qui manifestaient sur la place publique contre les arrestations et les abus du système colonial. Elles n’ont donc pas été spectatrices du tournant mai 1955 marqué par des émeutes. La plupart d’entre elles étaient regroupées au sein de l’Union démocratique des femmes camerounaises (UDEFEC), dont l’engagement était émancipateur. Marine Bellot-Gurlet fait savoir qu’en plus de manifester contre la répression judicaire, ces femmes ont aussi « organisé des collectes pour assurer la défense des camarades », mais leur combat n’était pas aisé. Comme leur homologue homme, elles se sont également heurtées à l’appareil répressif. Elles ont notamment été emprisonnées et ont subi des atrocités insoupçonnées. «La compagne de Lihan Li Massague a été capturée, rouée de coups et ses parties génitales brûlées. Marthe Bayiha, vice-présidente de l’UDEFEC accouche en prison, privée de nourriture pendant deux semaines », renseigne l’historienne.
On ne pourrait énumérer toute les actions des femmes camerounaises dans les luttes indépendantistes, parce qu’elles sont nombreuses cependant, elles sont victimes de l’invisibilisation qui tire ses origines du système patriarcal. «Le système qui régit nos sociétés est essentiellement patriarcal… Ce qui accorde la primauté aux hommes et à partir de là, la femme doit rester en retrait, elle doit être la subordonnée. Elle doit être l’aide et ne doit pas prendre part à un certain nombre de d’initiatives.», a expliqué le Pr Ngo Nlend au micro de Griote. Barrer la voix à cette invisibilisation qui se traduit même en milieu universitaire, faisait donc l’objet de la table ronde organisée le 5 mars 2025 à l’université de Douala. Un évènement pensé dans le cadre des activités de la journée internationale de la femme, par la Professeure Marie Joseph Ntamack, doyenne de la faculté des sciences de l’université de Douala et présidente du comité exécutif des activités du 8 mars dans ladite université.
Chanelle NDENGBE

