Militante anticolonialiste, épouse du leader indépendantiste Félix Moumié, prisonnière politique, survivante de la torture et témoin privilégiée des luttes de libération africaines, elle aura traversé l’histoire du XXᵉ siècle en payant un prix particulièrement lourd.
Certaines vies semblent porter à elles seules le poids des tragédies d’une époque, celle de Marthe Moumié appartient à cette catégorie. Son existence fut marquée par les combats, les exils, les pertes et les persécutions, jusqu’à sa mort violente, en 2009.
Née Marthe Ekemeyong le 4 septembre 1931 dans la région du Sud-Cameroun, elle grandit dans une société encore sous domination coloniale. Son patronyme, Ekemeyong, signifie selon la tradition locale « celui ou celle qui quittera sa terre pour vivre chez les autres ». Une étrange prémonition pour celle dont la vie sera faite de déplacements forcés, d’exils et d’errances.
Sa rencontre avec Félix-Roland Moumié va bouleverser son destin. Le jeune médecin, formé à la prestigieuse École normale William Ponty de Dakar, est déjà animé par des convictions nationalistes profondes. Les deux jeunes gens se rencontrent à Lolodorf et se marient le 22 juillet 1950. De leur union naîtront deux filles. Mais le bonheur familial est rapidement assombri par un premier drame : leur fille aînée, Annie Jecky Berthe, décède en bas âge.
Très tôt, Marthe ne se contente pas d’être l’épouse d’un militant. Elle devient elle-même une actrice engagée de la lutte pour l’émancipation du Cameroun. Aux côtés de son mari, elle adhère à l’Union des Populations du Cameroun (UPC), principal mouvement nationaliste de l’époque.
En 1952, elle participe à la création de l’Union Démocratique des Femmes Camerounaises (UDEFEC), aux côtés de Marie-Irène Ngapeth Biyong, Gertrude Omog et Emma Mbem. Cette organisation entend donner une place centrale aux femmes dans le combat politique et dans la construction d’un Cameroun libre.
Lorsque l’UPC est réprimée puis dissoute par l’administration coloniale française en 1955, la vie du couple bascule. Commencent alors les années de clandestinité, de traque et d’exil. Comme de nombreux dirigeants nationalistes, Félix et Marthe Moumié trouvent refuge à l’étranger, notamment en Guinée de Sékou Touré, devenue l’un des principaux sanctuaires des mouvements indépendantistes africains.

Mais même loin du Cameroun, le danger reste omniprésent …
Le 3 novembre 1960, Félix Moumié meurt à Genève après avoir été empoisonné au thallium. L’enquête révélera l’implication de l’agent secret français William Bechtel dans cette opération qui demeure l’un des assassinats politiques les plus emblématiques de la période des indépendances africaines.
Pour Marthe, c’est le début d’une longue descente aux enfers.
Veuve à seulement 29 ans, elle tente malgré tout de poursuivre sa vie et son engagement. Quelques années plus tard, elle partage l’existence d’Athanasio Ndong, figure du nationalisme équato-guinéen engagée contre la domination espagnole dans son pays.
Mais le destin frappe une nouvelle fois
En 1969, Athanasio Ndong est assassiné à son tour dans le contexte troublé des premières années de la Guinée équatoriale indépendante.
Marthe est alors arrêtée par les autorités équato-guinéennes. Elle subit de sévères interrogatoires et des actes de torture avant d’être expulsée vers le Cameroun. Elle espérait rejoindre la Guinée-Conakry, où reposait la dépouille de Félix Moumié. Son souhait ne sera jamais exaucé.
Au Cameroun, les épreuves se poursuivent. Incarcérée pendant plusieurs années, elle affirme avoir subi de nouvelles tortures et de mauvais traitements. Elle ne retrouve la liberté que le 14 juillet 1974, après près de cinq années de détention. Malgré les souffrances accumulées, Marthe Moumié refuse le silence.
Elle consacre une grande partie de sa vie à préserver la mémoire des luttes anticoloniales et à faire connaître le combat de son époux. Dans son ouvrage « Victime du colonialisme français : mon mari Félix Moumié », préfacé par Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, elle livre un témoignage poignant sur les violences politiques qu’elle a vécues et sur les sacrifices consentis par toute une génération de militants africains. Elle participe également au documentaire « L’Assassinat de Félix Moumié, l’Afrique sous contrôle » du réalisateur suisse Frank Garbely, qui revient sur les circonstances de l’empoisonnement du leader nationaliste camerounais.
Même dans les dernières années de sa vie, Marthe reste fidèle à son engagement. Elle multiplie les interventions publiques pour rappeler aux jeunes générations l’importance de connaître leur histoire.
En octobre 2004, lors d’une visite au cimetière de Conakry où reposait son époux, elle affirme découvrir avec stupeur la disparition du cercueil et de la dépouille de Félix Moumié. Une blessure supplémentaire dans une existence déjà marquée par les drames.
Quelques années plus tard, elle entreprend de créer la Fondation Félix Moumié afin de transmettre l’héritage politique et intellectuel de celui qu’elle n’a jamais cessé de défendre.

Mais elle n’aura pas le temps d’achever pleinement ce projet …
Le 8 janvier 2009, Marthe Moumié est retrouvée violée et assassinée à son domicile d’Ebolowa. Elle avait été vue vivante pour la dernière fois la veille au soir. Les circonstances de son décès provoquent une vive émotion et alimentent de nombreuses interrogations.
Avec sa disparition s’éteint l’une des dernières grandes témoins de la lutte anticoloniale camerounaise.
Marthe Moumié laisse l’image d’une femme de conviction qui aura traversé les tempêtes de l’histoire sans jamais renoncer à ses idéaux. Épouse, militante, prisonnière politique, écrivaine et gardienne de mémoire, elle incarne le rôle souvent méconnu mais essentiel joué par les femmes dans les combats pour l’indépendance et la dignité des peuples africains.
Quelques années avant sa disparition, elle résumait elle-même le sens de son engagement :
« Ça, c’est l’histoire du Cameroun. Il faut que la jeunesse camerounaise voie ces choses-là. Ils ne connaissent pas… On cache l’histoire aux jeunes, on cache tout. »
Cette phrase résonne aujourd’hui comme un appel. Celui de transmettre la mémoire, de questionner le passé et de rendre justice à celles et ceux qui ont sacrifié leur vie pour que l’Afrique écrive librement son propre destin.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
