Chanteuse, danseuse, chorégraphe, guitariste, sportive de haut niveau, enseignante, costumiÚre, peintre, sculptrice, poétesse, écrivaine, Liza Ngwa était une véritable femme-orchestre.
Dans l’histoire culturelle du Cameroun, certains noms traversent les gĂ©nĂ©rations sans jamais perdre leur Ă©clat. D’autres, pourtant tout aussi dĂ©terminants, semblent peu Ă peu s’effacer de la mĂ©moire collective. Celui de Liza Ngwa appartient malheureusement Ă cette seconde catĂ©gorie. Pourtant, cette crĂ©atrice insatiable a consacrĂ© toute son existence Ă faire rayonner les arts et la culture camerounaise.
Cette histoire que vous devriez connaĂźtre âŠ
NĂ©e Ălisabeth Manyongha Nyongha le 6 septembre 1936 dans la rĂ©gion du Nord-Ouest, elle est la deuxiĂšme enfant d’une fratrie de cinq. Son pĂšre, Paul Nyongha, et sa mĂšre, Madeleine Souh, lui transmettent trĂšs tĂŽt le goĂ»t de l’effort et de la discipline. Elle grandit dans une famille oĂč le sport occupe une place importante : ses frĂšres, Raymond FobĂ©tĂ© et Jules Nyongha, deviendront plus tard sĂ©lectionneurs de l’Ă©quipe nationale de football du Cameroun.
Mais c’est elle qui ouvrira la voie dans un autre domaine.
Une pionniĂšre du sport camerounais
Bien avant de devenir une figure majeure de la scĂšne artistique, Liza Ngwa est d’abord une immense sportive.
Elle fait partie des premiĂšres Camerounaises formĂ©es Ă l’enseignement de l’Ăducation Physique et Sportive. DiplĂŽmĂ©e du Centre rĂ©gional d’Ă©ducation physique de Dschang (CREPS), elle poursuit sa formation Ă l’Institut national des sports et de l’Ă©ducation physique (INSEP) de Paris avant de rentrer transmettre son savoir au Cameroun.
Ă l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS) de YaoundĂ©, elle participe Ă la mise en place des premiers programmes modernes d’enseignement sportif. Sur les terrains, son palmarĂšs impressionne. Polyvalente, elle excelle aussi bien au lancer du javelot qu’au lancer du disque, au lancer du poids, au saut en hauteur ou encore aux courses de haies. Lors des Jeux de Bangui en 1959, elle domine plusieurs Ă©preuves. Son saut de 1,65 mĂštre restera d’ailleurs le record national pendant prĂšs de dix ans.
Mais pour Liza Ngwa, le sport n’est jamais une fin en soi. Il nourrit une autre passion qui ne cessera de grandir : la scĂšne.
Quand le sport rencontre l’art
Chez Liza Ngwa, le mouvement devient naturellement danse. TrĂšs vite, elle comprend que le corps peut raconter autant d’histoires que la musique. Elle se lance alors dans une carriĂšre artistique exceptionnelle, cumulant les rĂŽles de chanteuse, chorĂ©graphe, danseuse et compositrice. Son groupe, L’Ermite, devient rapidement une rĂ©fĂ©rence. Sa musique mĂȘle traditions camerounaises, negro spirituals, jazz, folklores africains et influences contemporaines. Elle enregistre plusieurs disques, parmi lesquels le 45 tours A Nareu, produit Ă Brazzaville, puis les albums Tata Mama (1978) et Sunshine, Ă©ditĂ©s chez Sonodisc en France. Des titres comme Tata Mama, Le Lion et la Souris, Ndume, Confusion Love, Siwi ou encore What a Christmas! tĂ©moignent de la richesse de son univers musical.
Mais Liza Ngwa ne chante pas seulement. Elle raconte des histoires, met en scĂšne les traditions et transforme chaque spectacle en voyage Ă travers les cultures camerounaises.
Une artiste qui électrise les scÚnes
En avril 1975, au Capitole de YaoundĂ©, Liza Ngwa livre l’un des spectacles les plus marquants de sa carriĂšre.
Ă l’issue de la reprĂ©sentation, la presse est unanime. Le journaliste Laurent-Charles Boyomo Assala Ă©crit dans les colonnes de Cameroon Tribune :
« Le prestige de Liza Ngwa réside dans sa recherche artistique. Elle exploite au maximum la culture ancestrale si riche de notre pays. Les contes, les légendes et les devinettes prennent vie dans ses gestes comme dans ses danses. »
Le journaliste est également fasciné par sa maßtrise de la guitare :
« Des femmes virtuoses de la guitare, il y en a rarement. Pourtant, Liza Ngwa dĂ©montre avec une dextĂ©ritĂ© exceptionnelle que le talent n’a pas de genre.»
Sa voix, ajoute-t-il, rappelle tour à tour Miriam Makeba, Ella Fitzgerald et Anne-Marie Nzié.
Le public ne s’y trompe pas. Ă chaque reprĂ©sentation, les rappels se multiplient. Son talent franchit rapidement les frontiĂšres camerounaises grĂące aux tournĂ©es internationales de son groupe.
La premiĂšre femme Ă diriger le Ballet national
En 1982, une nouvelle page de sa carriĂšre s’ouvre. Ă la suite du chorĂ©graphe Charles Bebey, elle devient la premiĂšre femme Ă prendre la direction du Ballet national du Cameroun. Sous son impulsion, la troupe connaĂźt un rayonnement sans prĂ©cĂ©dent.
Les tournĂ©es internationales se multiplient et le ballet devient l’un des principaux ambassadeurs culturels du Cameroun. Mais surtout, Liza Ngwa rĂ©volutionne la mise en scĂšne. Pour l’inauguration du Palais des CongrĂšs de YaoundĂ© en 1982, elle imagine une chorĂ©graphie inĂ©dite rĂ©unissant les quatre grandes aires culturelles du Cameroun dans un mĂȘme spectacle. Cette crĂ©ation marque un tournant. Avant elle, les danses traditionnelles Ă©taient gĂ©nĂ©ralement prĂ©sentĂ©es sĂ©parĂ©ment. Elle est la premiĂšre Ă les faire dialoguer au sein d’une mĂȘme Ćuvre chorĂ©graphique, illustrant l’unitĂ© dans la diversitĂ©.
Cette approche inspirera durablement plusieurs générations de chorégraphes camerounais.
On retrouvera ensuite sa signature artistique lors de nombreux grands rendez-vous nationaux : le sommet de l’UDEAC en 1983, le Comice agropastoral de Bamenda en 1984, les FENAC de 1988 et 1993 ou encore de nombreuses reprĂ©sentations Ă l’Ă©tranger.
Une passeuse de savoir
Au-delà des spectacles, Liza Ngwa se définit avant tout comme une pédagogue.
Dans sa maison du quartier Madagascar Ă YaoundĂ©, les portes restent ouvertes Ă tous les jeunes dĂ©sireux d’apprendre. Danse, chant, guitare, chorĂ©graphie⊠Elle enseigne sans compter. Son domicile devient un vĂ©ritable laboratoire artistique oĂč naissent plusieurs gĂ©nĂ©rations d’artistes.
En 1975, elle fonde la compagnie Little Drums, qui prendra plus tard le nom de Black Roots. Cette formation continuera d’exister aprĂšs sa disparition grĂące Ă son neveu Marcel Ngwa, plus connu aujourd’hui sous le nom de Tonton Marcel, qui poursuit inlassablement le travail de transmission engagĂ© par sa tante.
Une artiste aux multiples talents
Liza Ngwa refuse les frontiĂšres entre les disciplines.
Elle crĂ©e Le Petit Grenier, l’une des premiĂšres galeries d’art du Cameroun, installĂ©e Ă Mbankolo, oĂč elle expose des objets d’art traditionnel et rĂ©alise costumes, dĂ©cors et accessoires pour le théùtre, la danse et mĂȘme le Club Hippique de YaoundĂ©.
Elle écrit également.
à sa disparition, elle laisse une nouvelle intitulée Martha, un recueil de poÚmes, Soleil dans la nuit, ainsi que plusieurs manuscrits qui seront publiés par sa famille.
Elle apparaĂźt aussi au cinĂ©ma, notamment dans Coup Dur d’Alphonse BĂ©ni en 1982, ainsi que dans plusieurs productions théùtrales aux cĂŽtĂ©s d’Ambroise Mbia.
Mourir sur scĂšne
Le destin lui offrira une fin Ă son image. Le 9 dĂ©cembre 1997, Liza Ngwa participe Ă un concours chorĂ©graphique organisĂ© Ă l’Institut Goethe de YaoundĂ©. Elle vient d’offrir une ultime prestation, applaudie comme tant d’autres avant elle. Quelques instants plus tard, elle s’effondre.
Elle meurt presque sur scĂšne, au cĆur de cette passion qui avait guidĂ© toute son existence.
Peu d’artistes auront vĂ©cu avec une telle intensitĂ© jusqu’Ă leur dernier souffle.
Un héritage à redécouvrir
Aujourd’hui encore, nombre de chorĂ©graphes camerounais s’inspirent, parfois sans le savoir, des innovations introduites par Liza Ngwa. Elle a dĂ©montrĂ© qu’un spectacle pouvait raconter l’histoire d’un peuple, faire dialoguer les cultures et devenir un puissant outil d’unitĂ© nationale.
Sportive d’exception, musicienne accomplie, chorĂ©graphe visionnaire, pĂ©dagogue passionnĂ©e, elle fut l’une des grandes architectes de la culture moderne camerounaise.
Son nom mérite de retrouver la place qui lui revient dans notre mémoire collective.
Car certaines femmes ne se contentent pas de vivre leur époque. Elles en changent durablement le visage.
Lâoubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
