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ANNE-MARIE NZIE : LA VOIX D’OR

S’il ne fallait retenir qu’une seule voix féminine pour raconter l’histoire de la musique camerounaise du XXᵉ siècle, beaucoup citeraient spontanément celle d’Anne-Marie Nzié pour plusieurs raisons.

Pendant plus de soixante ans, elle a accompagné les grandes étapes de la vie du Cameroun. Des années coloniales aux indépendances, des premiers studios d’enregistrement aux grandes scènes internationales, elle aura incarné, mieux que quiconque, la permanence d’un patrimoine musical en perpétuelle évolution.

Surnommée La Voix d’or du Cameroun, elle fut également la première artiste camerounaise à s’accompagner elle-même à la guitare sur scène, ouvrant la voie à plusieurs générations de musiciennes. Son histoire est celle d’une femme qui a transformé la douleur en art.

Une enfance marquée par la musique… et l’épreuve

Anne-Marie Mvunga Nzié naît en 1931 dans le Sud-Cameroun.

Son prénom Anne-Marie lui est donné en hommage à Anne-Marie Lehmann, épouse du missionnaire américain et médecin Dr Lehmann, proche de sa famille. Celui-ci avait notamment aidé ses parents en prenant en charge la dot de sa mère, Rachel Malingué Minanga. Toute sa vie, certains la surnommeront affectueusement « Mama Lehmann ».

La musique fait partie de son quotidien. Son père, Simon-Pierre Nzié Nzouma, est à la fois pasteur de l’Église presbytérienne camerounaise et joueur de mvett, l’instrument emblématique des peuples fang-béti.

À huit ans seulement, la petite Anne-Marie chante déjà dans la chorale de son village. Deux ans plus tard, elle remporte son premier concours de chant.

Rien ne semble pouvoir freiner son destin. Puis survient le drame.

À douze ans, une grave blessure à la jambe bouleverse sa vie. Selon les témoignages, elle serait tombée d’un manguier en voulant cueillir des fruits ; d’autres évoquent une blessure plus ancienne aggravée avec le temps. Quoi qu’il en soit, la plaie refuse de cicatriser.

Pendant de longues années, Anne-Marie vit presque recluse. Elle abandonne l’école, passe une grande partie de son adolescence alitée et connaît la solitude, parfois même le rejet.

Pour beaucoup, son avenir semble compromis ; mais pour elle, c’est le début d’une autre histoire.

Quand la souffrance devient une vocation

Un jour, alors qu’elle est assise derrière l’église, le pasteur Akoa Abomo entend une voix reprendre avec une justesse étonnante un chant qu’il tentait, sans succès, d’apprendre à sa chorale. Il découvre une adolescente cachée derrière le bâtiment. Cette voix est celle d’Anne-Marie. Convaincu d’avoir trouvé un talent exceptionnel, il l’intègre immédiatement à la chorale.

Durant cette longue de convalescence, son frère Cromwell Nzié, guitariste, reste à ses côtés. Pour l’aider à oublier la douleur, il lui apprend à jouer de la guitare hawaïenne. C’est là, sur son lit de malade, qu’Anne-Marie compose ses premières chansons. Elle se fait alors une promesse : si elle retrouve un jour l’usage de ses jambes, elle consacrera sa vie entière à la musique ; et elle tiendra parole.

Les débuts d’une légende

Au début des années 1950, elle rejoint son frère comme choriste. Très vite, sa voix séduit.

Mais une brouille familiale met fin à leur collaboration. Le Journaliste David Ndachi Tagne (son biographe) rapporte qu’un différend autour du partage des revenus liés aux enregistrements et prestations provoque leur séparation. Loin de l’abattre, cette rupture pousse Anne-Marie à voler de ses propres ailes.

Elle épouse un musicien et enregistre au Congo, alors principal centre discographique d’Afrique centrale, son premier grand succès : Ma Lundi ; un air proche de la rumba. Puis vient Ma ba nzé, enregistré en 1954 chez le label camerounais Disques Africambiance. Ma ba nze raconte l’histoire d’une jeune fille qui voit passer le temps à grands pas, qui a peur de flétrir et de faner sous le toit de ses géniteurs et qui exprime son angoisse de trouver son prince charmant : « Avec qui me marierais-je ? ». Le public adhère immédiatement.

Une étoile est née.

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La grande ambassadrice de la musique camerounaise

En 1958, elle fait un enregistrement en duo avec Gilbert Bécaud et obtient un contrat chez Pathé Marconi Records. Cette collaboration lui ouvre les portes de l’Olympia où elle réussit à se produire. Elle est sollicitée en 1962 en France pour participer à une campagne mondiale contre la faim organisée par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) où elle reprend le Bateau miracle de Gilbert Bécaud et donne de nombreux concerts. Elle sombrera dans l’oubli pendant quelques années. En 1965, Anne-Marie Nzié sort sur le label Le Kiosque d’Orphée un album éponyme, réalisé avec Sebastien Ndi. En 1969, elle se produit sur scène aux côtés de Miriam Makeba au premier Festival Panafricain d’Alger (PANAF). Ce festival réunissait les figures Africaines marquantes dans les domaines des arts et de la culture. En 1975, elle participe au Sénégal à la semaine de la culture camerounaise de Dakar. Deux ans plus tard, elle est invitée au deuxième Festival des arts et de la culture nègres (FESTAC) de 1977 organisé à Lagos au Nigeria où elle enflamme les foules, les personnalités culturelles et le parterre des chefs d’Etats Africains présents. Elle s’est produite dans plusieurs pays de par le monde. Elle a chanté sur les plus grandes scènes d’Afrique et d’ailleurs. Partout où elle chante, le Cameroun voyage avec elle.

Une artiste aux mille couleurs

Réduire Anne-Marie Nzié au seul bikutsi serait une erreur. Avant de devenir l’une des grandes figures de ce rythme, elle explore une étonnante diversité musicale. Elle interprète la rumba, le merengue, la biguine, le blues, le jazz, sans jamais renoncer à ses racines. On l’a aussi connue dans un tout autre registre avec des ballades envoûtantes. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter la succulente Me yimbo sa malepfuo (Me Yimbo melp fuom ) et la douce Ballade en novembre chantée en français (une reprise d’Anne Vanderlove).

En effet, bien que surnommée la « maman du Bikutsi », Anne-Marie Nzié était à l’aise avec tous les registres musicaux.

Cette richesse explique la longévité exceptionnelle de sa carrière. En 1979, elle rejoint l’Orchestre national du Cameroun où elle forme de jeunes chanteurs appelés à prendre la relève.

« Liberté », la chanson d’un peuple

En 1984, Anne-Marie Nzié relance sa carrière avec la chanson Liberté de l’album éponyme produit chez Ebobolo Fia Production / Safari Ambiance et arrangé par Eko Roosevelt. La chanson Liberté qui parle de la liberté au Cameroun et des noirs en général, connaît un grand succès au point où des hommes politiques tentent de la récupérer pour leurs meetings. Au cours de la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 1992, elle interdit devant les caméras de la télévision nationale (CRTV), l’usage de sa chanson liberté dans les meetings du Social Democratic Front (SDF) principal parti de l’opposition.

Dans la chanson « Liberté », elle dit littéralement ceci :

« Liberté Liberté…Dieu tout puissant

Nous sommes libres Merci !

[…]

Et toi Cameroun

Terre de nos ancêtres

Je te vois gémir devant ce fleuve de sang

Et cette montagne d’os

Qui craque sous ce soleil africain.

Cameroun, terre de rencontre,

Afrique en miniature

Que toutes les bouches chantent avec toi

Et à travers tous les âges, on chante

Chantons la liberté !

Liberté…. »

Les années de reconnaissance

Les années 1990 et 2000 consacrent définitivement son statut de légende.

En 1990, le journaliste et écrivain David Ndachi Tagne lui consacre une biographie, Anne-Marie Nzié. Secrets d’or, parue aux Editions Sopecam. En 1995, elle remonte sur scène pour fêter ses 40 ans de carrière. Invitée au festival Musiques Métisses d’Angoulême en 1998, Anne-Marie Nzié, signe avec Label Bleu / Indigo et enregistre sous la direction artistique de Brice Wassy les titres de l’album Beza ba dzo. Comme à l’accoutumée, ce sera un comeback réussi notamment avec les titres Beza ba dzo et Sarah qui feront un tabac. Dans la chanson Sarah, elle exprime son attachement à l’égard de « Sarah » sa sœur aînée car celle-ci était restée à ses côtés et s’était occupée d’elle lorsqu’elle était clouée sur le lit après avoir fait une chute du haut d’un manguier comme raconté plus haut. Alors que Sarah doit aller rejoindre son mari au Congo Brazzaville, Anne-Marie l’implore de rester à ses côtés ; elle qui a toujours su veiller sur elle. En 1988, Anne Marie Nzié reçoit un diplôme d’honneur au festival des arts et de la culture de Douala.

En 1999, elle est invitée par le père de la rumba congolaise, Wendo Kolosoy pour un duo sur la chanson Tokutani de l’album à succès Marie Louise. En 2001, Elle est faite chevalier de la Légion d’honneur par le gouvernement français. Elle devient la deuxième artiste camerounaise à être ainsi honorée après Manu Dibango. En 2008, sous l’impulsion du président de la République du Cameroun, Paul Biya, et sous l’égide du ministère de la Culture, un hommage national lui est rendu. Hommage matérialisé avec un concert et une exposition de photos. Les festivités se dérouleront durant une semaine. Elle a également reçu de la part des autorités camerounaises un domicile à Yaoundé et un autre dans son village ainsi qu’une voiture dont la plaque d’immatriculation porte l’inscription « La voix d’or du Cameroun ». Le 15 mai 2010, à l’occasion des festivités marquant le cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun, Anne-Marie Nzié s’est produite aux côtés de plusieurs autres artistes camerounais au Palais Polyvalent des Sports de Yaoundé. Elle a notamment entonné sa célèbre chanson Liberté devant une foule conquise. C’était l’une de ses dernières apparitions publiques.

Une voix qui chantait aussi la douleur

Si Anne-Marie Nzié savait célébrer la joie, elle excellait aussi dans l’expression de la mélancolie.

Ses chansons parlent souvent de solitude, d’attente, de perte et d’espérance.

Des titres comme Après ma mort, Shui (La Mort), Biweli (La Détresse) ou Mankar ma zanle (Je suis lasse d’attendre) témoignent d’une profonde sensibilité.

Dans Me yimbo sa malepfuo, elle chante avec une sincérité bouleversante : « Je marche toute seule, tout le monde me déteste… Ô mon Dieu, toi qui connais toutes choses, montre-moi l’étendue de ta puissance et comble-moi de tes bénédictions. »

Ces paroles résonnent comme l’écho de sa propre existence.

Une vie marquée par la souffrance, mais toujours portée par la foi.

Une légende s’éteint …

Le 24 mai 2016, Anne-Marie Nzié s’éteint à l’Hôpital Central de Yaoundé.

Elle laisse derrière elle plus de six décennies de carrière et un héritage inestimable.

Bien plus qu’une chanteuse, elle fut une passeuse de mémoire, une pionnière et une bâtisseuse de la musique camerounaise moderne. Sa voix continue de traverser le temps.

L’oubli est la ruse du diable

Arol Ketch

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