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MARIE-LOUISE ETEKI-OTABELA : PREMIÈRE FEMME CANDIDATE À UNE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE AU CAMEROUN

En 2004, pour la première fois dans l’histoire du Cameroun, une femme veut se présenter à l’élection présidentielle, mais sa candidature est refusée par le pouvoir de Yaoundé.

Sociologue formée à Paris, docteure en science politique diplômée du Québec, fondatrice d’un parti féministe, autrice de près d’une dizaine de livres, Marie-Louise Eteki-Otabela incarne depuis un demi-siècle une figure rare dans le paysage camerounais : celle de la dissidente. Là où d’autres pionnières ont forcé les portes de l’État de l’intérieur, elle est la première à en avoir réclamé le sommet et à s’être heurtée au mur. Portrait d’une intellectuelle en résistance, toujours au combat.

Une fille de la Lékié

Marie-Louise Eteki-Otabela naît le 13 avril 1947 à Ebanga, dans l’arrondissement d’Okola, département de la Lékié, au cœur de la région du Centre, en pays éton. Elle est la fille d’Hubert Otabela, ancien président de la chambre d’agriculture du Cameroun ; un père engagé, notable rural d’une génération qui voyait dans l’instruction des enfants le meilleur des héritages.

En décembre 1959, quelques jours avant l’indépendance de son pays, la fillette de douze ans quitte le Cameroun pour la France. C’est à Aix-en-Provence qu’elle poursuit sa scolarité. Ce départ précoce fera d’elle une intellectuelle de la diaspora avant l’heure dont le regard est constamment tourné vers le pays qu’elle a quitté enfant et qu’elle passera sa vie à vouloir transformer.

La fabrique d’une intellectuelle

Elle entre à l’université en 1967 et obtient une maîtrise de sociologie à l’université de Paris X — Nanterre, épicentre, cette année-là, de la contestation étudiante qui allait embraser mai 1968. On imagine mal terreau plus propice à la formation d’un esprit critique. Durant ses années universitaires ; elle est une Upéciste très engagée.

Son parcours académique se prolongera pendant des décennies, jusqu’au sommet : en 1996, elle décroche un doctorat en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Sociologue, politologue, professeure diplômée, Marie-Louise Eteki-Otabela n’est pas une femme politique venue au savoir : c’est une intellectuelle venue à la politique. Toute son action publique s’appuiera sur cette armature théorique, dont ses livres portent la marque.

Le féminisme comme grille de lecture du pouvoir

Bien avant de fonder un parti, Marie-Louise Eteki-Otabela est une militante et une théoricienne du mouvement féministe camerounais. Dès les années 1980, elle s’engage au sein du Collectif des Femmes pour le Renouveau (CFR), dont elle tirera plus tard un bilan réflexif publié dans la revue universitaire Recherches féministes — preuve que, chez elle, l’engagement de terrain et l’analyse savante n’ont jamais fait qu’un.

Son premier ouvrage, Misères et grandeurs de la démocratie au Cameroun, paraît chez L’Harmattan en 1985. Le ton est donné, et il ne variera plus : critique frontale du pouvoir, refus du silence, exigence démocratique. Ce qui distingue sa pensée, c’est qu’elle place la question des femmes au centre du diagnostic politique. Pour elle, la libération du Cameroun et celle des Camerounaises sont un seul et même combat. Elle résumera cette vision d’une formule qui lui est propre : promouvoir un projet de société pour un « Cameroun féminin-pluriel ».

La Coordination des forces alternatives

En 1997, elle passe de la pensée à l’organisation. Elle fonde et préside la Coordination des forces alternatives (CFA), parti politique féministe légalisé au Cameroun par décision ministérielle du 3 mars 1997. La chose mérite d’être soulignée : dans un paysage partisan dominé par les hommes et par les logiques régionales, voir naître une formation qui se revendique explicitement féministe est, en soi, une rupture.

La CFA ne sera jamais un parti de masse. Mais elle donne à Marie-Louise Eteki-Otabela une plateforme, une légitimité légale, et bientôt un tremplin vers le geste qui inscrira son nom dans l’histoire.

2004 : le CRI, la candidature, le refus

En 2003, elle lance « le CRI » — un mouvement de femmes camerounaises destiné à porter sa candidature à l’élection présidentielle du 11 octobre 2004. L’ambition est inédite : aucune femme, depuis l’indépendance, n’a jamais brigué la magistrature suprême du Cameroun.

Sa candidature est rejetée. Officiellement, elle ne franchit pas les fourches caudines du processus de validation ; politiquement, plusieurs observateurs et l’intéressée la première y voient la crainte du pouvoir de la voir apparaître au peuple camerounais comme le visage d’une alternative crédible face au président-candidat Paul Biya. Elle tirera de cet épisode un livre au titre éloquent, Face-à-face manqué. Cameroun présidentielles 2004, publié en 2006.

Le face-à-face n’aura pas lieu. Mais la brèche, elle, est ouverte. Marie-Louise Eteki-Otabela restera dans l’Histoire comme la première Camerounaise à avoir voulu se présenter à une présidentielle ; celle qui a posé sa candidature là où nulle femme ne l’avait fait avant elle, quitte à ce qu’on la lui refuse. En 2007, elle lance l’opération 100 femmes au parlement.

L’écrivaine en résistance

Empêchée d’agir dans les urnes, Marie-Louise Eteki-Otabela n’a jamais cessé d’agir par les mots.  Elle a bâti une œuvre d’analyse politique dense et sans concession : Le totalitarisme des États africains : le cas du Cameroun (2001), L’assemblée des peuples camerounais (2009), où elle appelle à l’édification d’un État juste et propose une assemblée populaire parallèle, ou encore Libérer Simone Ehivet Gbagbo pour en finir avec le totalitarisme en Afrique (2018), qui inscrit son combat camerounais dans une solidarité panafricaine plus large.

Le fil rouge de cette œuvre est une dénonciation implacable de ce qu’elle nomme le totalitarisme postcolonial, et de la responsabilité des puissances anciennement coloniales dans le blocage démocratique du continent. Ses analyses, souvent radicales, ne cherchent pas le consensus : elles cherchent à réveiller. Lors de la crise anglophone, elle prend fait et cause pour les revendications du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, résumant sa position d’une formule solidaire : « Je suis Bamenda ! »

Un combat toujours vivant

Ce qui frappe, dans le parcours de Marie-Louise Eteki-Otabela, c’est la constance. Un demi-siècle après ses premiers engagements, elle est toujours debout. En octobre 2025 encore, son mouvement « le CRI » appelait les Camerounaises à soutenir Patricia Tomaïno Ndam Njoya, seule femme candidate à la présidentielle. Un documentaire, Marie-Louise Etéki-Otabela, une vie de combat pour l’émancipation du Cameroun, retrace désormais ce parcours et la présente pour ce qu’elle est : l’une des grandes voix de la résistance politique camerounaise.

Elle appartient à cette lignée de pionnières mais en totale rupture avec   les Julienne Niat, Julienne Keutcha, Delphine Tsanga, Simone Mairie, Isabelle Bassong ; même si, chacune à sa manière, a forcé les portes de la vie publique camerounaise. Sa place y est singulière. Là où les autres sont entrées dans l’État et l’ont servi, elle s’est dressée contre lui et a voulu le refonder. Elle ne fut pas la première femme à obtenir un poste : elle fut la première à réclamer le premier de tous, et à en payer le prix.

En 2004, on lui a fermé la porte de la présidentielle. En 2011, deux Camerounaises pouvaient enfin y concourir ; en 2025, une autre encore s’y présentait. Chacune est passée, sans toujours le savoir, par la brèche qu’une femme empêchée avait ouverte avant elles. C’est la définition même d’une pionnière : celle qui perd le combat qu’elle mène pour que d’autres, un jour, puissent le gagner.

L’oubli est la ruse du diable !

Arol KETCH

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