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ESTHER DANG, L’ÉCONOMISTE QUI OSA LA PRÉSIDENCE

Esther Dang est l’une des deux premières femmes à concourir à l’élection présidentielle au Cameroun.

Elle fut l’une des rares femmes à s’être hissée au sommet de l’économie camerounaise : docteure d’État ès sciences économiques de la Sorbonne, directrice générale de la société nationale d’investissement pendant treize ans, grande commise de l’État. En 1990 elle devient la 1ère femme à être à la tête d’une société d’état, la société nationale d’investissement (SNI).

Puis, en 2011, ce pure produit de l’establishment a fait le choix inverse de toute sa carrière : quitter le parti au pouvoir et défier Paul Biya dans les urnes. Avec Kah Walla, elle est l’une des deux premières femmes à avoir réellement concouru à une élection présidentielle au Cameroun — là où, sept ans plus tôt, on avait barré la route à Marie-Louise Eteki-Otabela. Portrait d’une technocrate devenue trublion, économiste jusqu’au bout des convictions.

Mbalmayo, 1945 : une enfance en mouvement

Esther Dang naît le 5 mars 1945 à l’hôpital de Mbalmayo, dans le département du Nyong-et-So’o, fille de Dang à Nkemy André et d’Oumessilek Rose. Sa famille est pourtant originaire du Mbam-et-Inoubou ;  ce décalage entre le lieu de naissance et le pays d’origine annonce une enfance faite de déplacements.

Elle grandit en effet au rythme des affectations, fréquentant les écoles publiques de Meiganga, de Banyo et de Bafia etc. Cette géographie enfantine, cette connaissance intime d’un Cameroun pluriel, marquera durablement sa vision du pays. Nantie de son certificat d’études, elle entre au lycée Général-Leclerc de Yaoundé, où elle décroche le BEPC puis, en juin 1966, le baccalauréat scientifique. Détail révélateur d’un tempérament : elle y fut aussi championne du Cameroun de saut en hauteur chez les cadettes. Très tôt, Esther Dang vise haut au sens propre.

La fabrique d’une économiste

Son intelligence la porte vers la science la plus aride et la plus stratégique : l’économie. Elle commence ses études supérieures à la faculté de droit et de sciences économiques de l’université de Yaoundé, où elle obtient en 1969 une licence ès sciences économiques, option analyse, avec un mémoire déjà tourné vers le développement national — une étude sur la contribution du Transcamerounais, le grand chemin de fer, à l’essor du pays.

Puis elle part pour la France. À l’université de Grenoble, elle obtient un diplôme d’études supérieures en réfléchissant, dès cette époque, au « paradoxe de la croissance et du sous-développement » ; la question qui hantera toute son œuvre. Elle couronne enfin ce parcours par une thèse de haut vol, Planification et financement des investissements au Cameroun : 1960-1970, soutenue à Paris et sanctionnée par le doctorat d’État ès sciences économiques de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne — le plus élevé des grades universitaires français. À une époque où les Camerounaises titulaires d’un tel diplôme se comptent sur les doigts d’une main, Esther Dang appartient déjà à une élite intellectuelle infime.

L’ascension d’une grande commise de l’État

Sa carrière épouse d’emblée les rouages de l’État développeur. Après un premier poste de cadre à la Société camerounaise d’assurance et de réassurance (SOCAR) à Douala, elle entre en septembre 1975 à la Société nationale d’investissement (SNI) comme fondé de pouvoir stagiaire. Elle ne quittera plus, ou presque, cette institution ; le bras financier de l’État camerounais, le holding qui détient les participations publiques dans des dizaines d’entreprises. Notons qu’elle a aussi été Consultante de la Banque mondiale de 1977 à 1978.

Parallèlement, elle a été administrateur délégué à la Société Hôtelière du Nord-Cameroun, de la Société des Grands hôtels du Cameroun, de la Société Hôtelière du Littoral.

A la SNI, elle gravit tous les échelons, jusqu’à celui de directrice des opérations, chargée du contrôle de gestion et du suivi de tout le portefeuille de l’État. En parallèle, sa compétence est mobilisée aux postes les plus sensibles : conseiller technique au secrétariat général de la présidence de la République, présidente de la Commission nationale de passation des marchés publics, censeur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Dès 1985, elle siège au comité chargé de rédiger les textes de la réhabilitation et de la privatisation du secteur public.

En avril 1989, elle est nommée Conseiller Technique au Secrétariat Général de la Présidence de la République pour les Affaires Economiques, Techniques et Financières. Le 8 septembre 1989, elle est également nommée Présidente de la Commission Nationale des Marchés,

Autrement dit : bien avant d’en prendre la tête, Esther Dang est déjà l’une des architectes discrètes de la politique économique du pays.

Treize ans à la tête de la SNI

Le 21 septembre 1990, un décret présidentiel la nomme directrice générale de la Société nationale d’investissement, en remplacement de Simon Ngann Yonn. Elle est installée le 1er octobre. Elle occupera ce poste, l’un des plus puissants de l’économie nationale, jusqu’en septembre 2003 ; treize années durant.

Ce fut un règne exercé dans la tempête. Les années 1990 sont, pour le Cameroun, celles des plans d’ajustement structurel, des dévaluations et du démantèlement méthodique du secteur parapublic sous la pression des bailleurs internationaux. Diriger la SNI dans ce contexte, c’était présider à la restructuration, à la privatisation, parfois à la liquidation d’un patrimoine que l’État avait mis trente ans à bâtir. La tâche était ingrate, et le bilan ne fut pas sans ombres : sous sa direction, la Société de conserverie alimentaire du Noun (SCAN) fit faillite, laissant sans débouché les producteurs de tomates de l’Ouest ; une blessure économique dont la région garde la mémoire. Sur les privatisations, Esther Dang assumait une position nuancée et technicienne : rien, disait-elle, qu’on ne puisse en principe privatiser, mais certaines choses qu’on ne doit pas ; la décision revenant, au fond, au politique.

Elle chercha malgré tout à faire de la SNI un instrument de promotion d’un secteur privé national actif, organisant en décembre 1994 une retentissante « Semaine SNI » pour les trente ans de la société — moins une mondanité qu’un forum de réflexion sur le rôle de l’investissement dans le développement.

Fidèle à sa rigueur de technicienne, elle assumait aussi une conception exigeante de la place des femmes. Interrogée par Cameroon Tribune en novembre 1995 — c’est sous le nom de Belibi Dang Esther qu’elle dirige alors la maison , elle se déclarait « satisfaite des performances des dames responsables » de la SNI, qui comptait à l’époque, parmi ses cadres dirigeants, une directrice, deux directrices-adjointes et cinq chefs de division. Sa philosophie n’était pas celle du quota mais de la compétence : dans un métier aussi technique, expliquait-elle, être un homme ou une femme importait peu, seule comptait la formation. Une manière bien à elle de faire avancer les femmes ; non par le militantisme, mais par la preuve, poste après poste. Fait notable, quand elle quitte la direction générale en 2003, c’est d’ailleurs à une autre femme, Yaou Aïssatou, ancienne ministre, qu’elle passe le relais.

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La rupture

Ce qui distingue Esther Dang de la plupart des dignitaires de sa génération, c’est qu’elle n’est pas restée dans le confort du système qui l’avait faite. Le 22 janvier 2010, elle adresse au secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, René Sadi, sa lettre de démission du parti au pouvoir. Le geste fait du bruit.

Il intervient dans un climat particulier : celui de l’opération « Épervier », la vaste campagne judiciaire qui envoie alors en prison nombre d’anciens gestionnaires de la fortune publique. Certains observateurs ont lu dans le départ d’Esther Dang, et dans son souci de se démarquer des difficultés passées de la SNI, une forme de prudence. Elle-même, économiste jusqu’au bout, a donné à son geste un tout autre sens : celui d’une rupture de conscience avec une gouvernance qu’elle jugeait responsable de l’appauvrissement du pays. Libérée de la discipline partisane, elle dresse désormais du Cameroun un diagnostic sans concession — surendettement de l’État, laminage du revenu national, salaires écrasés, pouvoir d’achat pulvérisé — que ne renierait aucun opposant historique.

2011 : le défi

Le 12 mai 2011, Esther Dang dépose officiellement sa candidature à l’élection présidentielle du 9 octobre, en indépendante, sous la bannière du Bloc pour la reconstruction et l’indépendance économique du Cameroun (BRIC). Elle est la deuxième femme à se déclarer cette année-là, après Kah Walla.

L’événement est plus grand que lui-même. Sept ans plus tôt, en 2004, la candidature de Marie-Louise Eteki-Otabela ; la toute première d’une femme à une présidentielle camerounaise — avait été rejetée par le pouvoir. En 2011, pour la première fois, des femmes figurent bel et bien sur les bulletins : Kah Walla la militante, et Esther Dang la technocrate. Deux femmes, deux itinéraires opposés, une même audace ; celle de se présenter devant le peuple contre un président installé depuis près de trente ans.

Son programme est celui d’une économiste : un redécoupage du pays en vingt-six régions conçues comme autant de pôles de développement, une industrialisation volontariste, la constitution de réserves alimentaires de sécurité, la gratuité de l’eau potable, une carte nationale de santé. Le résultat, lui, sera sans appel : 0,33 % des suffrages. Un score infime, à la mesure d’un jeu électoral que beaucoup jugeaient verrouillé d’avance. Mais réduire son geste à ce chiffre serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui compte, ce n’est pas qu’elle ait perdu ; c’est qu’une femme de son rang, une ancienne du sérail, ait choisi de se dresser. Elle fut, selon la belle formule d’un journaliste de l’époque, « un caillou dans la chaussure du régime ».

La vigie

Le retrait de la vie partisane n’a pas éteint sa voix. En octobre 2016, après le déraillement meurtrier du train d’Eséka, elle adresse au chef de l’État une lettre ouverte réclamant une « Conversation nationale républicaine », signant de tous ses titres ; docteure d’État, expert économiste financier senior, plus de quarante ans d’expérience. Le ton est celui d’une citoyenne qui refuse d’être une « complice silencieuse ».

Consultante internationale indépendante, elle continue de mettre son expertise au service d’une seule cause : comprendre, et faire comprendre, les ressorts du sous-développement de son pays et du continent.

Une singulière dans la lignée

Esther Dang occupe, dans la galerie des pionnières camerounaises : les Julienne Niat, Julienne Keutcha, Delphine Tsanga, Simone Mairie, Isabelle Bassong, Marie-Louise Eteki-Otabela , une place à part. Elle n’est ni une militante des droits des femmes, ni une femme de parti, ni une diplomate. Elle est une bâtisseuse de l’économie, une intellectuelle des chiffres et des stratégies, la femme qui a tenu treize ans durant l’un des leviers financiers de l’État.

Et c’est peut-être pour cela que son défi de 2011 est si remarquable. Les autres ont forcé des portes pour entrer. Elle, qui était déjà à l’intérieur, au cœur même de la machine, a choisi d’en sortir pour la contester. Il faut une certaine idée de son pays  et un certain courage, pour quitter le sommet et venir se compter parmi les rangs de ceux qui réclament autre chose.

Son bilan n’est pas sans reproches, et ce portrait ne les a pas tus. Mais l’histoire des femmes camerounaises au pouvoir ne s’écrira pas sans elle : la première grande économiste de l’État, et l’une des toutes premières à avoir osé, devant le peuple, prétendre le diriger.

L’oubli est la ruse du diable !

Arol KETCH

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