Depuis le 13 janvier dernier, le monde pleure l’une des pionnières de la lutte contre les lois ségrégationnistes aux États-Unis, Claudette Colvin s’est éteinte, emportée par la maladie, à l’âge de 86 ans.
Cette femme noire américaine, dont la bravoure fut ignorée pendant plus d’un demi-siècle, s’en est allée avec une once de fierté. Sans doute apaisée d’avoir enfin été tirée des ténèbres de l’Histoire, elle avait été honorée il y a une dizaine d’années à l’occasion du Black History Month, cet événement consacré à la mémoire et à l’héritage afro-américains.
Car si l’histoire populaire et les conventions ont longtemps consacré Rosa Parks comme la première femme noire américaine à être restée assise dans un bus, le 1er décembre 1955, alors même que les lois l’obligeaient à céder son siège à une passagère blanche, la vérité historique s’est belle et bien écrite neuf mois plus tôt, avec Claudette Colvin comme héroïne méconnue.
Ce matin du 2 mars 1955, Claudette, alors âgée de seulement 15 ans, est assise dans un bus qui la ramène chez elle après une longue journée de classe à Montgomery, dans l’État de l’Alabama, où sévissent encore les lois ségrégationnistes antinoirs. Paisiblement installée, elle voit monter des passagers blancs qui exigent qu’elle libère son siège. Elle refuse. Un refus courageux, fondé sur l’invocation de ses droits constitutionnels en tant que citoyenne américaine. L’adolescente est alors arrêtée, jugée par un tribunal pour mineurs, incarcérée, puis libérée sous caution grâce à l’intervention de figures de la communauté noire locale.
Les raisons d’un oubli
Dans une interview récemment diffusée sur la chaîne américaine CNN, Claudette Colvin expliquait pourquoi l’histoire avait préféré mettre en avant Rosa Parks. Selon elle, cette dernière était tout simplement plus « présentable » médiatiquement.
« Moi, je n’étais qu’une adolescente un peu folle, avec la peau bien trop foncée », confiait-elle avec lucidité.
Dans une Amérique meurtrie par l’injustice et pressée par l’urgence du changement, l’image de Rosa Parks, femme noire élégante, aux cheveux lisses, mariée, pieuse et déjà engagée dans la lutte pour les droits civiques offrait une vitrine plus consensuelle, donc une stratégie de communication jugée plus efficace.
Si la stratégie a un temps supplanté la vérité historique, le temps, lui, rétablit peu à peu les faits, à mesure que la nation se réconcilie avec son passé après l’abolition des lois ségrégationnistes.
Claudette Colvin, quant à elle, s’en est allée réhabilitée par l’Histoire. Elle est aujourd’hui saluée par une Amérique que le temps peine encore à unir, mais qui la célèbre désormais chaque 2 mars à Montgomery comme une véritable pionnière de la lutte contre la ségrégation raciale.
John Matou
