Le 29 juillet 1992 s’éteignait à Yaoundé la première épouse du président Paul Biya, une date qui reste gravée dans la mémoire des Camerounais.
La Première dame partie, le journal Cameroon Tribune choisissait, au lendemain de son décès, trois mots gravés en travers de la mémoire collective pour l’annoncer : « Madame est morte ». Pas de superlatif, pas de « mère de la nation ». Une sobriété qui, aujourd’hui encore, dit mieux que tout ce que fut Jeanne-Irène Biya : une femme de l’ombre, sobre, dont la disparition a meurtri toute une nation.
Trois décennies plus tard, aucun édifice ne porte son nom. Sa mémoire semble s’effacer derrière l’inaction pour la conserver. Et pourtant, l’oubli est la ruse du diable. Ce portrait tente de rendre à Jeanne-Irène ce que les années lui ont retiré : un visage, une trajectoire, une œuvre.
Une enfant du Nyong-et-Mfoumou
Jeanne-Irène Biya naît le 12 octobre 1935 à Monengombo, au cœur du département du Nyong-et-Mfoumou. La petite Jeanne-Irène, dont le patronyme d’origine se lit selon les sources Atyam ou Atcham Ndoumin, grandit dans une famille où la santé et la terre se côtoient.
Son père, Pierre Atyam Okang, travaillait déjà dans le domaine de la santé ; il meurt en 1971. Sa mère, Marguerite Bekono, s’éteindra en 1987. Une part de son enfance se déroule aussi dans l’orbite de la grande famille Ava-Ava, sous la houlette d’un oncle, Thomas Ava Bitomo, producteur et exportateur de cacao ; une lignée déjà mêlée à la vie publique du Nyong-et-Mfoumou.
L’école devient très tôt son chemin. Ses études primaires sont couronnées par le CEPE en juin 1951. Reçue au concours d’entrée au Collège moderne des jeunes filles de New-Bell, à Douala, elle y passe quatre années et décroche le BEPC en juin 1955. De cette période, ses camarades garderont le souvenir d’« une personne calme, intelligente, affable et attachante » et déjà rassembleuse : c’est sous son impulsion qu’un groupe d’anciennes se fédère au sein d’une association, « les Antilopes ». La vie associative, ce goût de tisser du lien, ne la quittera jamais.
La sage-femme de Yaoundé
Sa vocation la conduit vers le soin. Diplômée de l’École des sage-femmes de Nantes, en France, elle se spécialise plus tard en kinésithérapie. De retour au pays, elle exerce durablement à l’hôpital central de Yaoundé — à la maternité Tarnier — ainsi qu’à la PMI centrale de la capitale, où, pendant une quinzaine d’années, elle met au monde et accompagne.
Cette formation de sage-femme n’est pas un détail biographique : elle explique, mieux qu’aucun discours, l’engagement d’une vie entière auprès des enfants, des mères et des plus fragiles.
C’est en France, alors qu’elle poursuit ce parcours, que sa vie bascule. Le 2 septembre 1961, elle épouse à Antony, dans la banlieue parisienne, un jeune étudiant de l’Institut d’études politiques et de la Sorbonne, inscrit en droit et en sciences économiques : Paul Biya. Le futur chef de l’État n’est alors qu’un étudiant parmi d’autres. Officiellement, ils auront deux fils : Franck Biya et Roger Ndoumin.

Première dame, sans jamais chercher la lumière
Quand Paul Biya accède à la magistrature suprême, le 6 novembre 1982, Jeanne-Irène devient Première dame du Cameroun. Le rang change ; l’allure, non. Le grand public sait alors très peu de choses d’elle. Elle ne cède ni aux micros ni aux caméras, ne multiplie ni les déclarations ni les entretiens. On ne l’aperçoit qu’au fil des nécessités du protocole : l’arrivée du pape au Cameroun en 1985, les réceptions du 20 mai au Palais de l’Unité, la visite du prince Charles et Lady Diana au Cameroun en 1990 ou lorsqu’elle se rend, discrètement, là où l’on souffre : auprès des démunis.
Marraine de plusieurs institutions sociales, elle en fait le théâtre d’une générosité méthodique. Son pèlerinage le plus fidèle la conduit chaque année au chevet des enfants malades du pavillon Baudelocque de l’hôpital central de Yaoundé, dont elle est la marraine ; à l’approche des fêtes, la cérémonie de l’arbre de Noël y était devenue une tradition solidement établie, cadeaux et mots d’encouragement à l’appui. Sa formation la porte tout naturellement vers les enfants déficients auditifs de l’ESEDA — l’école spécialisée voisine de l’hôpital central — à laquelle un chèque de fonctionnement était remis chaque année à la directrice. Elle se rend aussi au Centre national de réhabilitation des handicapés d’Étoug-Ebé, « jamais les mains vides ».
Son cœur, écrivaient ses contemporains, était « ouvert à tous les cas réellement sociaux ». Aux lendemains de la catastrophe du lac Nyos, en 1986, elle vole au secours des sinistrés. Le 18 janvier 1990, elle inaugure la Maison de la femme de Kumba, où des dizaines de femmes venaient apprendre couture, cuisine, secrétariat, soins de santé primaires et arts ménagers. Des sources la disent aussi marraine de la Fondation Petit Dan et Sarah, dont les promoteurs, des années après sa mort, regretteront encore de ne plus retrouver un soutien de la dimension du sien. De ces gestes, la mémoire populaire a gardé une formule simple, mille fois répétée : « une femme de cœur, discrète et généreuse ».

Une mort qui n’en finit pas de faire parler
La version officielle est brève : Jeanne-Irène Biya s’éteint le 29 juillet 1992, au Palais de l’Unité, des suites d’une « courte maladie». Elle est inhumée quelques jours plus tard à Mvomeka’a, le village natal du président. Le Cameroon Tribune insistait, dès le lendemain, sur la dignité avec laquelle elle avait su envelopper son mal : très peu de Camerounais soupçonnaient qu’elle était, depuis un certain temps, gravement malade.
Mais cette discrétion, jusque dans la mort, a nourri l’inverse de ce qu’elle recherchait : le bruit. À son décès, le pavillon Baudelocque de l’hôpital central est rebaptisé en son hommage.
Dès 1994, le chef de l’État se remarie ; une nouvelle Première dame occupe désormais tout l’espace symbolique. Peu à peu, le nom de Jeanne-Irène glisse hors des mémoires. Aucune rue, aucune fondation d’État, aucun monument ne le porte. Chaque 29 juillet, quelques voix — dont celles d’anciens bénéficiaires de ses largesses, de témoins de sa génération, de plumes fidèles — s’élèvent pour rappeler qu’elle a existé.
Rendre à Jeanne-Irène ce qui est à Jeanne-Irène
Il y a, dans le destin posthume de Jeanne-Irène Biya, une double injustice. Celle d’une femme qui a consacré sa vie aux souffrances des autres au point, disait-on, de « n’avoir plus le temps de s’occuper d’elle-même ». Et celle d’un pays qui, l’ayant tant louée de son vivant, l’a rangée si vite au magasin des figures secondaires.
Elle n’aura pas eu de statue. Mais les enfants du pavillon Baudelocque, les pensionnaires de l’ESEDA, les femmes de Kumba, les sinistrés de Nyos ont, un jour, croisé sa main tendue. C’est peut-être cela, sa véritable postérité : non pas un marbre, mais une longue traînée de gestes discrets, dispersés à travers le Cameroun, que trente-quatre années n’ont pas tout à fait effacés.
Car l’oubli est la ruse du diable et se souvenir, une manière de résister.
Adieu, Jeanne-Irène.
Arol KETCH

