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JULIENNE KEUTCHA : LA PREMIERE FEMME DEPUTEE DU CAMEROUN

Femme de terrain, militante, négociatrice de paix, doyenne des femmes politiques camerounaise, Julienne Keutcha a marqué le temps d’une empreinte indélébile.

Première femme élue députée de l’Histoire du Cameroun, elle a traversé quarante ans de vie publique en occupant, seule d’abord puis en éclaireuse, une place que rien ne destinait à une fille née dans les collines de la Menoua. Portrait d’une pionnière, disparue en 2000.

Les années de formation

Julienne Keutcha naît le 21 octobre 1924 à Ngwatta, dans la localité de Santchou, département de la Menoua, à l’ouest du Cameroun. Elle grandit en pays bamiléké, à quelques dizaines de kilomètres de Dschang, dans une localité de chefferies denses où les femmes tiennent la terre et les marchés.

Elle sera pourtant de celles que l’instruction emmène loin. Diplômée de la faculté des soins esthétiques de Paris (certaines sources la présentent également comme institutrice de formation ou encore puéricultrice), elle appartient à cette poignée de Camerounaises que les années 1940 et 1950 ont scolarisées assez longtemps pour qu’elles puissent, ensuite, prétendre à autre chose. Dans un territoire où l’éducation des filles s’arrêtait le plus souvent au certificat d’études, un séjour d’études en France relevait de l’exception absolue.

Elle épouse Jean Keutcha, ingénieur des travaux agricoles sorti major de l’École supérieure d’agriculture de Yaoundé en 1940, auteur d’un guide pratique de la taille du caféier arabica puis d’un Coutumier bamiléké à l’usage des tribunaux coutumiers de l’Ouest. Chef de cabinet ministériel dès 1957, il sera ministre des Affaires étrangères à partir de janvier 1971, puis ministre des Relations extérieures de 1975 à 1980. Le couple se trouve ainsi placé, dès la fin de la tutelle, au cœur de l’élite qui s’apprête à prendre en main le pays.

L’engagement : du parti au terrain

Julienne Keutcha entre en politique par le militantisme. Elle rejoint l’Union camerounaise (UC), la formation d’Ahmadou Ahidjo qui deviendra en 1966 l’Union nationale camerounaise (UNC), et y occupe la fonction de secrétaire aux affaires féminines, sociales et syndicales. À ce poste, elle devient l’une des rares voix de femmes audibles dans l’appareil d’un parti presque exclusivement masculin.

Parallèlement, elle s’investit dans l’action sociale. Elle œuvre notamment au sein d’Evacam (Évolution de la femme camerounaise), un mouvement né à Dschang, où elle s’emploie à l’instruction et à la promotion des femmes de sa région. Dame de cœur autant que femme d’appareil, elle bâtit là un enracinement local qui la portera bientôt jusqu’à l’Assemblée.

Elle n’est pas la première à tenter l’aventure électorale. Avant elle, Julienne Niat, née à Bana en 1927, présidente de l’Assofecam, s’était portée candidate dès novembre 1951 ; la première femme candidate de tous les territoires africains sous tutelle ; puis en 1952 et en décembre 1956, sans jamais l’emporter. Julienne Keutcha franchira la porte que son aînée avait passé une décennie à ébranler.

Première femme députée du Cameroun

Le 10 avril 1960 se tiennent les premières élections législatives du Cameroun indépendant. Cent sièges sont à pourvoir dans la toute nouvelle Assemblée nationale du jeune État souverain, trois mois après la proclamation de l’indépendance.

Sa candidature avait suscité des attaques. Des journalistes l’avaient publiquement invitée, dans les colonnes de la presse, à s’occuper des problèmes qui la regardaient. Elle avait maintenu sa candidature, ce qui a favorisé son élection comme députée de la Menoua, circonscription de Dschang. À trente-cinq ans, elle devient la première et l’unique femme élue au Parlement camerounais et le restera jusqu’en 1965.

Députée de l’Ouest, elle prend immédiatement la mesure de son rôle : porte-parole et trait d’union entre l’Assemblée et les électeurs. Dans une chambre de cent hommes, elle représente à elle seule la moitié du pays.

Le drapeau blanc : une députée dans la guerre

Le mandat qui s’ouvre est celui de tous les périls. Depuis plusieurs années, le pays bamiléké – le sien – s’est embrasé. Les nationalistes de l’UPC réclament une véritable indépendance dans l’union.  L’armée ratisse, les combattants de l’Union des populations du Cameroun tiennent les collines, et la Menoua compte ses morts.

C’est là que Julienne Keutcha accomplit le geste qui la rendra célèbre. Elle s’en va elle-même, drapeau blanc à la main, à la rencontre des combattants de l’UPC, pour leur tendre la main et plaider l’arrêt des combats. Puis elle recommence : inlassablement, elle entreprend d’autres missions à l’Ouest afin de mettre fin à la guerre.

Aucun mandat, aucune consigne de parti n’exigeait cela d’elle. Elle avait coutume de dire :

« Lorsqu’on travaille pour le pays, on n’attend rien en retour. » Elle l’a prouvé sur le terrain avant de le formuler.

Les années fédérales

La réunification du 1er octobre 1961 redessine l’architecture institutionnelle du pays. Julienne Keutcha est réélue et siège à la première Assemblée législative du Cameroun oriental, avant de représenter cet État fédéré au sein de l’Assemblée nationale fédérale de 1962 à 1972.

Douze années de mandat parlementaire, sans interruption, à travers toutes les mutations du Cameroun de l’époque : l’indépendance, la réunification, l’instauration du parti unifié en 1966. Douze années pendant lesquelles elle demeure l’une des trois seules femmes d’une assemblée fédérale de cent quatre-vingt-onze membres.

La brèche qu’elle a ouverte mettra du temps à s’élargir. La première législature de la République unie, en 1973, comptera sept femmes sur cent vingt députés, soit 3 %. Il faudra attendre 1983 pour franchir la barre des 10 %. Aujourd’hui, l’Assemblée nationale du Cameroun compte soixante et une femmes sur cent quatre-vingts sièges, près de 34 % ; l’un des taux les plus élevés du continent. Tout cela a commencé le 10 avril 1960, avec une seule.

13 novembre 1991 : l’arbre de la paix

Trente ans après son élection, le Cameroun traverse une nouvelle épreuve. Le multipartisme est revenu, mais dans la tourmente : les opérations « villes mortes » paralysent le pays et la classe politique se déchire. Le pouvoir convoque une conférence tripartite au Palais des congrès de Yaoundé, réunissant gouvernement, opposition et personnalités indépendantes.

Le 13 novembre 1991, celle que l’on présente désormais comme la doyenne des femmes politiques camerounaises s’avance devant les leaders des partis rassemblés et leur remet l’arbre de la paix.

Le geste est lourd de sens. Le fekeng, cette variété de Dracaena fragrans présente dans presque toutes les concessions de l’Ouest, accompagne les naissances de jumeaux, les mariages coutumiers et les réconciliations. En le tendant à des hommes au bord de la rupture, Julienne Keutcha convoque une autorité plus ancienne que les partis et plus ancienne que l’État lui-même. À soixante-sept ans, la première députée du Cameroun rappelait à tous d’où venait la paix.

Elle s’éteint en 2000, à l’âge de soixante-seize ans.

Un héritage à faire vivre

Militante, députée, négociatrice, femme d’action sociale : Julienne Keutcha aura été de tous les fronts d’un pays en train de naître. Elle a participé à toutes les mutations sociopolitiques du Cameroun : l’indépendance, la réunification, le parti unifié, le retour tourmenté au multipartisme. Elle a laissé à la postérité un patrimoine fait de courage, de patriotisme, de don de soi et du sens de l’intérêt général.

Son portrait figure aujourd’hui au Musée national de Yaoundé, parmi les visages qui ont fait le Cameroun. En mars 2012, l’Assemblée nationale lui a consacré une place dans une exposition d’archives célébrant la députation féminine.

C’est encore peu pour une femme qui a ouvert, à elle seule, la voie de toutes celles qui siègent aujourd’hui. Avant les discours sur la parité, avant les quotas, il y eut des femmes qui forcèrent les portes dans l’indifférence et parfois sous les quolibets. Julienne Keutcha fut de celles-là. Son parcours et son histoire méritent d’être connus.

L’oubli est la ruse du diable !

Arol KETCH

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