Née dans la pauvreté au pied du mont Cameroun, veuve et mère de sept enfants, Sarah Liengu Etonge a fait d’une Montagne son royaume.
Trois fois victorieuse d’affilée de la Course de l’Espoir, seule détentrice au monde du titre de « Queen of the Mountain », statufiée de son vivant et « docteur des montagnes », elle court encore, à plus de 60 ans, l’ascension la plus rude d’Afrique centrale.
Portrait d’une force de la nature qui a couru pour survivre avant de courir pour la gloire.

Buea, au pied du char des dieux
Sarah Liengu Etonge naît à Buea, dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, une ville accrochée aux flancs du mont Cameroun ; ce volcan actif que les coureurs surnomment Le Char des dieux. Depuis des siècles, le Mont Cameroun est enveloppé de mythes et de légendes qui se transmettent de génération en génération. Ces récits, portés par la tradition orale des Bakweri et des autres peuples autochtones de la région, reflètent à la fois l’admiration et la terreur qu’inspire cette montagne. Car, dans l’esprit des habitants, la montagne n’est pas seulement un volcan actif ; elle est une entité vivante, imprévisible et redoutable. Parmi ces légendes, l’une des plus captivantes est celle de Ephasa Moto, un esprit redouté dont la colère se manifeste lors des éruptions volcaniques.
La date de naissance de Sarah Liengu Etonge est l’une des grandes incertitudes de sa biographie : les notices récentes retiennent le 19 février 1967, l’intéressée a parfois avancé 1964, mais un document contemporain de première main (Cameroon Tribune de janvier 1998) la dit alors âgée de 38 ans, ce qui renverrait plutôt à une naissance vers 1959-1960.
Elle grandit dans la misère. Faute de moyens, Sarah n’achève pas l’école primaire. Mariée très jeune, elle met au monde son premier enfant à quatorze ans. Elle aura sept enfants et dépendra longtemps, financièrement, de son premier mari. Le destin bascule quand celui-ci meurt, alors que le petit dernier est encore un tout petit. Veuve, sans diplôme, sans métier, avec sept bouches à nourrir dans une région où l’on vit surtout de la terre, elle se retrouve au pied du mur et au pied de la montagne. Elle-même le résumera : elle a commencé à courir quand elle avait déjà six enfants.
Une course plus vieille que sa légende
Pour comprendre le palmarès de Sarah Etonge, il faut d’abord défaire une confusion que la plupart des récits entretiennent. La grande épreuve du mont Cameroun n’est pas née en 1996. Course de côte parmi les plus dures du monde gravir puis redescendre le volcan, environ 38 kilomètres, un dénivelé menant vers 4 070 mètres (le sommet culmine à quelque 4 095 m), sur une roche coupante comme des lames, d’une quarantaine de degrés au pied à près de zéro au sommet, elle se court depuis le milieu des années 1970. Ses premières éditions furent une affaire d’hommes : le prêtre catholique Walter Stifter s’y impose trois années de suite (1976, 1977, 1978), avant les exploits de Mike Short puis de Timothy Leku Lekunze, dont le record masculin de 3 h 46 min 34 s (1987) tiendra des décennies. Les femmes n’y apparaissent qu’à partir de la 8ᵉ édition, en 1983, avec pour pionnière la championne Emilia Mojoko Ngondja ; le record féminin de référence sera longtemps celui de l’Argentine Fabiola Rueda (4 h 42 min, 1989).
À la fin des années 1980, l’épreuve est sponsorisée par la brasserie Guinness sous le nom d’«Ascension Guinness du Mont Cameroun ». Ce n’est qu’en février 1996 qu’elle est refondée et rebaptisée « Course de l’Espoir » par la Fédération camerounaise d’athlétisme d’où un double décompte des éditions qui explique la plupart des contradictions sur le palmarès de Sarah Etonge. Son président d’alors, le lieutenant-colonel Hamad Kalkaba Malboum, en donnait la philosophie : combattre l’afro-pessimisme en montrant qu’« avec l’effort, on peut surmonter les difficultés », et consacrer les recettes aux orphelins d’Afrique, victimes des guerres et du sida. Placée sous le patronage du président Paul Biya, la course est devenue un rendez-vous national.

Déjà là en 1990
C’est ici que les archives corrigent la légende. Le récit répandu veut que Sarah Etonge se soit alignée pour la première fois vers 1994, « à 27 ans », poussée par le veuvage. Or un bulletin de la représentation UTA Cameroun, daté du 28 janvier 1990, félicite nommément les athlètes de l’Ascension Guinness de cette année-là : chez les Camerounaises, Christiana Etongue et Sarah Liengu Etonge y sont classées respectivement 1ʳᵉ et 2ᵉ, et reçoivent chacune un billet d’avion Douala–Paris–Douala.
Autrement dit, Sarah Etonge n’était pas une débutante surgie de nulle part en 1996 : elle figurait déjà, six ans plus tôt, parmi les meilleures Camerounaises de la montagne. Mieux : le palmarès féminin de l’épreuve montre qu’une Christina Embelle Etonge remporte l’ascension en 1992 soit la même famille de noms sur le podium, quatre ans avant le premier sacre de Sarah. Le veuvage et la nécessité de nourrir ses enfants ont sans doute fait d’elle une compétitrice acharnée, mais son histoire avec le volcan avait commencé bien avant que la « Course de l’Espoir » n’en fasse une icône.
Le règne : trois ascensions d’affilée, un mythe brisé
Quand la Fédération lance la première « Course de l’Espoir » du 10 au 12 février 1996 — 471 partants, seize pays étrangers représentés —, Sarah Liengu Etonge s’impose chez les dames, bouclant l’épreuve en 6 h 25 min 21 s. Elle empoche 1,5 million de francs CFA, une somme qui change la vie d’une veuve sans ressources.
Elle récidive à la 2ᵉ édition (1997), puis à la 3ᵉ édition, le 17 janvier 1998, où elle l’emporte en 5 h 48 min 25 s, devant Ngwang Give Catherine et la Française Karine Herry. Sa progression se lit aussi au classement général, hommes et femmes confondus : 133ᵉ en 1997, 46ᵉ en 1998. En 1999, elle signe une quatrième victoire d’affilée et son meilleur chrono, autour de 5 h 24 min.
Ces quatre succès consécutifs (1996-1999) ont, selon Cameroon Tribune, « brisé le mythe populaire » selon lequel personne ne pouvait remporter plus trois fois de suite l’ascension du mont Cameroun. C’est précisément la règle des trois victoires d’affilée qui lui vaut le titre unique de « Queen of the Mountain » —Reine de la montagne —, distinction que l’épreuve n’a jamais décernée à aucun autre athlète, homme ou femme. (Dès janvier 1998, forte de ses trois premières couronnes, elle annonçait déjà vouloir renoncer pour encadrer les jeunes: elle n’en fera rien.)
Détrônée en 2000 par sa grande rivale Ngwang Catherine, elle reprend son bien en 2001, puis l’emporte encore en 2003 et une dernière fois en 2005, dans un chrono de 5 h 38 min 06 s. Au total, sept victoires dans la catégorie reine dames — en 1996, 1997, 1998, 1999, 2001, 2003 et 2005 —, désormais datables sans ambiguïté grâce au palmarès de l’épreuve. Ses temps disent la progression : partie de 6 h 25 min lors de ses deux premiers sacres, elle passe sous les 5 h 30 dès 1998 et signe ses meilleures ascensions au tournant du siècle, autour de 5 h 21 en 2001. C’est un palmarès sans équivalent féminin, ni masculin dans l’histoire de la course.
Entre ses règnes, seule Ngwang Catherine (2000, 2002, 2004) parvient à la contenir, avant qu’une nouvelle génération Immaculate Tari Wirngo en 2006, puis Yvonne Ngwaya à partir de 2009 ne prenne le relais. Sarah elle-même confesse pourtant ne pas avoir « la tête aux dates » ; ce qu’elle sait, c’est qu’elle a couru l’épreuve une dizaine de fois et en a gagné sept. Et de son propre aveu, l’ensemble de ses gains n’aura pas même atteint sept millions de francs CFA : ce qui l’a portée, dit-elle, ce n’était pas l’argent mais la ferveur de la foule de Buea qui scandait son nom.

« Docteur des montagnes »
La consécration symbolique arrive au sommet de sa carrière. Le 12 mars 2005, elle reçoit un doctorat honoris causa en alpinisme le titre de « Docteur des montagnes » , distinction que les sources rattachent tantôt à l’université de Buea, tantôt à la professeure émérite Lydia Luma, de la Cameroon Education Corporation. L’année suivante, en 2006, la ville de Buea lui érige une statue : la deuxième seulement de la cité, et la première depuis celle du chancelier allemand Otto von Bismarck. Peu d’athlètes africains, et moins encore de femmes, ont été ainsi monumentalisés de leur vivant.
Sa réputation franchit les frontières. Invitée à courir au Gabon, elle y bat la championne nationale, huit fois titrée, et gagne un nouveau surnom : « Dscheng-dscheng-woman », la femme forte et guerrière. Chez elle, ses concurrents masculins, qui l’accueillent avec respect à l’entraînement, l’appellent simplement « La mère ».
La cultivatrice et la maison bâtie en deux semaines
Derrière la championne, il y a une paysanne. Entre les courses, Sarah Etonge cultive la terre fertile de Buea pour nourrir sa famille ; une réalité qui rappelle que, dans son pays le Cameroun, l’exploit sportif ne suffit pas toujours à sortir durablement de la précarité. Sa trajectoire est aussi celle d’un talent national longtemps mal récompensé.
En 2014, l’État camerounais et la fédération d’athlétisme réparent en partie cette injustice : on lui construit une villa, en une quinzaine de jours, lors d’une cérémonie présidée par l’ancien ministre des Sports Adoum Garoua, en présence des chefs traditionnels du Sud-Ouest venus bénir et inaugurer la demeure. Bien située sur l’axe du carrefour de Molyko et du marché central de Buea, la maison deviendra un point d’ancrage économique pour les siens : son fils et sa belle-fille y installent des commerces au bord de la route. La reine de la montagne aura ainsi transformé sa notoriété en un modeste patrimoine familial.
L’inusable
Sarah Etonge tire sa révérence de la compétition élite vers 2015. On aurait pu écrire là le dernier chapitre. C’était mal la connaître. À l’occasion de la 30ᵉ édition de la Course de l’Espoir, en 2025, elle revient en catégorie vétérans, qu’elle remporte aussitôt. En février 2026, à 58 ans passés (certainement davantage, selon les registres), elle s’aligne encore sur la 31ᵉ édition et s’impose de nouveau chez les vétérans dames, finish puissant à l’appui. Grand-mère de vingt-sept petits-enfants, elle continue de courir des marathons à travers le pays — Yaoundé, Édéa, Dschang où, dit-elle en riant, aucune femme ne parvient à la battre et où elle « fait peur aux plus jeunes ».
Son message est devenu, avec le temps, plus large que le sport : que la maternité et la puissance physique ne s’excluent pas ; que l’âge n’éteint pas l’ambition ; qu’une carrière d’exception ne s’arrête pas à trente ans mais se réinvente, catégorie après catégorie. Partie courir pour nourrir ses enfants, Sarah Liengu Etonge a fini par incarner, au pied de son volcan, une idée simple et tenace : l’oubli n’aura pas le dernier mot sur celle qui n’a jamais cessé de gravir.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
