Elle a été la première femme à porter le statut de première ambassadrice, sa carrière ne doit rien à un mari, à une faveur ou à un quota, elle la doit à son diplôme et à son travail.
Le 4 janvier 1988, une Camerounaise présentait ses lettres de créance à Jacques Delors, président de la commission européenne, comme chef de la mission du Cameroun auprès de la communauté européenne à Bruxelles. Un an et demi plus tard, une autre femme lui succédait à ce poste et c’est celle-là, Isabelle Bassong, que la mémoire collective a retenue comme « la première femme ambassadeur du Cameroun». La première, pourtant, s’appelait Simone Mairie.
Portrait d’une pionnière discrète, morte dans un oubli presque total en 2016.
Une enfant de deux rives
Simone Mairie naît le 28 décembre 1939 à Mokolo, dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Elle est le fruit d’une union rare pour l’époque : un père français d’origine corse et une mère camerounaise. De cette double ascendance, elle héritera une position singulière — ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs — qui deviendra, dans sa carrière, un atout autant qu’une exigence de preuve permanente.
Car dans le Cameroun de la décolonisation puis des premières décennies indépendantes, une femme métisse qui vise les sommets de l’État doit, plus que quiconque, établir sa légitimité par la compétence. C’est précisément le chemin que Simone Mairie choisira.
L’école de la compétence
Elle part étudier en France. D’abord à la Sorbonne, puis à l’Institut des relations internationales de Paris, l’une des filières qui forment alors les futurs diplomates. Ce détail n’est pas anodin, et il commande toute la lecture de sa carrière : Simone Mairie fait partie des premiers ambassadeurs camerounais formés dans une école spécialisée, aux côtés de figures comme Biloa Tang, François-Xavier Ngoupeyou, Jean-Baptiste Beleoken ou Ahanda.
La distinction est capitale. Une large part des porte-étendards de la diplomatie camerounaise de l’après-indépendance — les Luc Azola, Gabriel Hapi Tina, Mahmoudou Haman Dicko, Raymond N’Thepe, Joseph Awono Nkoudou, Jacques Moukouri Kouoh et autres — étaient d’abord des cadres et fonctionnaires des ministères, promus ambassadeurs plus tard, au gré des parcours.
Simone Mairie, elle, est diplomate de vocation et de formation.
L’ascension au ministère
De retour au pays ; dès 1965, elle est conseillère au ministère des affaires étrangères. De 1968 à 1970, elle dirige le service des Nations unies au sein du même ministère ; première responsabilité de poids, sur le dossier multilatéral qui deviendra le fil rouge de son parcours.
Devenue entre-temps ministre plénipotentiaire ; l’un des grades les plus élevés de la hiérarchie diplomatique, elle prend la tête de la direction des affaires d’Europe, d’Amérique et d’Océanie. À ce poste, elle ne gère plus un dossier : elle pilote des pans entiers de la politique extérieure d’un pays. Dans une administration diplomatique presque exclusivement masculine, l’anomalie qu’elle représente est déjà, en soi, un événement.
Bruxelles
C’est à Bruxelles que sa carrière atteint son point culminant, et c’est là que les archives parlent d’elles-mêmes.
Le 4 janvier 1988, Simone Mairie présente ses lettres de créance à Jacques Delors, président de la commission européenne, en qualité de chef de la mission du Cameroun auprès de la communauté européenne. Les photographies de la cérémonie — la poignée de main avec Delors, la remise des lettres — figurent aujourd’hui encore dans les archives officielles de l’ambassade du Cameroun en Belgique. Elle y prend la suite d’une lignée d’hommes : Vincent-de-Paul Ahanda (1962), Ferdinand Oyono (1966), Aimé Raymond N’Thepe (1970), Simon Nko’o Etoungou (1972), Mahmoudou Haman Dicko (1979), Jean Keutcha (1983), Z. Mongo So’o (1985).

Elle est la première femme de cette liste.
Et c’est ici que l’Histoire commet son injustice. En juillet 1989, à peine dix-huit mois plus tard, c’est une autre Camerounaise, Isabelle Bassong, qui lui succède à Bruxelles — accréditée, elle, auprès des trois États du Benelux et de la Communauté européenne.
C’est Bassong que les ouvrages de référence retiendront comme « la première femme camerounaise nommée à un poste d’ambassadeur ». La nuance est réelle : Bassong fut accréditée auprès d’États, tandis que Mairie dirigeait la mission auprès d’une organisation. Mais elle ne doit pas masquer l’essentiel : sur le perron de la Commission, à Bruxelles, la première femme à représenter le Cameroun fut Simone Mairie, et elle ouvrit la porte par laquelle Bassong allait entrer.
L’Espagne, et le reste de l’itinéraire international
Selon plusieurs sources, la mission bruxelloise ne fut pas sa seule affectation à l’étranger. Elle a aussi été ambassadrice du Cameroun en Espagne, y devenant là encore la première femme à occuper le poste ; et plusieurs autres sources lui attribuent aussi, dès 1982, une fonction de représentation permanente du Cameroun aux Nations unies.
Une nomination qui intervient comme une rupture avec un certaine tradition. Celle qui, depuis l’indépendance du pays, privilégie les hommes à ce poste. Après, son séjour américain, elle est promue Ambassadrice à la représentation diplomatique du Cameroun en Espagne.
Simone Mairie a évolué, des décennies durant, dans les cercles les plus élevés de la diplomatie multilatérale et bilatérale, à une époque où les Africaines y étaient une rareté absolue.
Une fin dans le silence
Après une vie passée à représenter son pays sous les ors des chancelleries, Simone Mairie rentre au Cameroun. Elle prend sa retraite à Yaoundé, dans le quartier Messa, où elle vit dans la discrétion et la modestie.
Elle s’éteint le 3 janvier 2016, à Yaoundé, dans la plus grande discrétion. Aucun hommage national d’ampleur, aucune avenue, aucun manuel. Une pionnière de la diplomatie camerounaise au féminin s’en allait comme elle avait vécu ses dernières années : loin des regards.
Rendre à Simone ce qui est à Simone
Il y a, dans le destin de Simone Mairie, quelque chose qui dépasse le cas individuel. Elle appartient à cette génération de Camerounaises : les Julienne Niat, les Julienne Keutcha, les Delphine Tsanga, les Isabelle Bassong — qui, l’une après l’autre, ont forcé les portes d’un espace public verrouillé par les hommes. Mais là où certaines ont fini par obtenir une notice, une plaque, une phrase dans un livre, Simone Mairie, elle, a presque entièrement glissé hors du récit national.
Diplomate de formation quand d’autres étaient promus sur le tard, chef de la mission de son pays auprès de l’Europe communautaire avant toute autre femme, elle a servi le Cameroun avec une compétence que nul ne lui a jamais contestée et qu’on a fini par oublier de louer. Rétablir son nom dans la lignée des pionnières n’est pas un geste de complaisance : c’est un devoir d’exactitude.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
