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GERTRUDE OMOG, UNE FEMME DANS LE MAQUIS

Son nom résonne aussi haut que le nationalisme camerounais et pourtant, elle n’a laissé presqu’aucune image malgré son engagement, Gertrude Omog invisibilisée, alors que ses actions sont grandes.

Elle n’a jamais siégé, jamais été ministre, jamais reçu de décoration. Infirmière devenue secrétaire particulière de Ruben Um Nyobè dans le maquis, militante de la première heure de l’UPC, Gertrude Omog a donné sa jeunesse, sa liberté et sa terre au combat pour l’indépendance du Cameroun ; avant d’être jetée dans un avion militaire vers l’exil, à vingt-cinq ans, et d’être effacée du récit national. Portrait d’une héroïne dont il ne reste presque que le nom et le courage.

Édéa, 1932 : une enfance ordinaire au bord de la Sanaga

Gertrude Omog naît le 15 janvier 1932 à Mintounga, près d’Édéa, dans la région du Littoral, au bord de la Sanaga. Rien, dans cette naissance, ne la prédestinait à entrer dans l’histoire. Elle est une fille du peuple, et ce détail comptera plus tard, car il fait de son engagement quelque chose de rare.

Elle obtient son certificat d’études primaires à Édéa en 1950, puis part se former à l’École des infirmières d’Ayos, l’une des grandes écoles sanitaires du Cameroun sous tutelle. Infirmière : c’est le métier de plusieurs des grandes militantes nationalistes de sa génération ; comme si le soin des corps préparait au soin de la nation.

1953 : la rencontre qui change une vie

Tout bascule en 1953. Gertrude Omog rencontre Ruben Um Nyobè, le secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC), le mouvement qui réclame l’indépendance immédiate et la réunification du pays. Elle a vingt et un ans. Elle adhère au parti, et n’en repartira plus.

La même année 1953, lors d’un meeting présidé par Um Nyobè, la jeune infirmière pose un acte qui stupéfie l’assistance. Alors que retentit l’hymne national, celui que les nationalistes chantaient bien avant l’indépendance, un commissaire de police français, le commissaire Carré, reste couvert, chapeau sur la tête. D’un geste, Gertrude Omog fait interrompre l’hymne et somme l’officier de se découvrir et jusqu’à déposer son revolver. Maugréant, le «tout-puissant » commissaire finit par s’exécuter. Elle en gardera le souvenir d’un triomphe, comme elle le racontera bien plus tard : « Pour moi, adolescente à peine sortie de l’enfance, c’était une victoire. »

Le geste paraît minuscule ; il est immense. Une jeune femme noire, dans un meeting surveillé par l’administration coloniale, contraint un officier français au respect d’un symbole que la France refuse de reconnaître. Ce jour-là, Gertrude Omog met fin, selon la formule d’une chroniqueuse, au « prosaïsme des réunions dirigées uniquement par les hommes ». Elle vient d’entrer dans la légende de l’UPC.

Dans le premier cercle du parti

Ce coup d’éclat lui vaut la confiance des dirigeants. En février 1955, Gertrude Omog est cooptée au sein du comité directeur de l’UPC — la plus haute instance du parti. Elle devient l’une des très rares femmes à siéger au sommet du mouvement.

Elle n’y siège pas pour la forme. Dès le 3 avril 1955, elle lance une vaste campagne de sensibilisation à l’Ouest et dans le Moungo. Son courage et son éloquence font merveille : les femmes viennent d’abord par curiosité, puis repartent conquises. Elle devient aussi la secrétaire particulière de Ruben Um Nyobè, au plus près du chef, dans le maquis de Ngog Mapubi. Et l’on lui confie des missions périlleuses, dans plusieurs régions, pour le compte d’un parti désormais traqué. En 1955, elle est également l’autrice d’une pétition adressée à l’Organisation des Nations unies pour réclamer l’indépendance de son pays. Le document, conservé dans les archives de la tutelle onusienne sous la cote T/PET.5/674 et daté du 14 juin 1955, porte une mention qui résume tout son engagement : il a été rédigé « depuis le maquis ». Car le combat de l’UPC se mène autant devant la tribune internationale que sur le terrain.

La clandestinité, et la ruse qui sauva Moumié

Le 13 juillet 1955, l’UPC est dissoute par décret. La répression s’abat. Um Nyobè plonge dans le maquis ; les cadres se replient, notamment vers la zone anglophone, sous administration britannique.

C’est là que Gertrude Omog accomplit l’un de ses faits d’armes les plus audacieux. Repliée à Kumba, dans le Sud-Ouest, elle y reconnaît une connaissance de son père, le chef Nguimbous. Pour mettre à l’abri Félix-Roland Moumié ; devenu président de l’UPC et homme le plus recherché du régime , elle imagine un stratagème : elle présente le fugitif à son hôte comme un homme qu’elle ramène pour le compte de son père, endormant tout soupçon. Par cette ruse, une infirmière de vingt-trois ans a protégé le chef de la révolution camerounaise. On mesure, à cet épisode, le sang-froid de la femme.

L’exil, et l’effacement

Le courage a un prix. Arrêtée avec d’autres femmes, Gertrude Omog est déportée le 17 septembre 1957, embarquée dans un avion militaire à destination du Soudan. Ils sont quatorze, dont quatre femmes : Marthe Ouandié et ses quatre enfants, Marthe Moumié, et elle. L’exil la mènera plus loin encore ; Le Caire, puis Moscou, sur les routes que suivirent tant de nationalistes camerounais pourchassés pendant la guerre froide.

Ce vol vers l’inconnu marque la fin de son engagement sur sa terre natale. Le Cameroun accédera à l’indépendance en 1960, puis à la réunification en 1961 ; mais l’histoire officielle, écrite par les vainqueurs d’Ahidjo, n’a pas gardé de place pour les vaincus de l’UPC — et moins encore pour ses femmes. Gertrude Omog est devenue, selon le mot juste d’une journaliste, l’une de ces héroïnes « ni vues, ni connues ».

Quelques voix, pourtant, ont entrepris de l’arracher à cet oubli. La romancière Hemley Boum lui a rendu sa place, aux côtés d’autres militantes de l’ombre, dans son roman Les Maquisards (prix Ahmadou-Kourouma 2015). Et en août 2023, la journaliste Fanny Pigeaud lui a consacré dans Mediapart un long portrait dont le titre reprend ses propres mots : «L’armée la plus puissante ne peut vaincre le désir de liberté d’un peuple. » Preuve qu’une mémoire enfouie n’est jamais tout à fait perdue ; pourvu que quelqu’un se donne la peine de creuser.

Celle qui a payé le prix fort

Dans la lignée des pionnières camerounaises :  les Julienne Niat, Julienne Keutcha, Delphine Tsanga, Simone Mairie, Isabelle Bassong, Marie-Louise Eteki-Otabela, Esther Dang —, Gertrude Omog occupe une place singulière : celle de la révolutionnaire. Elle n’a rien conquis pour elle-même. Ni siège, ni portefeuille, ni ambassade. Elle a tout donné et tout perdu, et son seul héritage est un exemple.

Elle fut une « sœur d’armes » à part entière, l’égale des hommes qu’elle accompagnait au péril de sa vie, à une époque où l’on n’imaginait pas les femmes au premier rang du combat. Qu’il soit aujourd’hui « difficile de trouver son image » en dit long sur l’injustice de la mémoire. Mais les actes, eux, sont documentés. Et tant qu’on les racontera, Gertrude Omog ne sera pas tout à fait effacée.

L’oubli est la ruse du diable !

Arol KETCH

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