Dix-sept années durant, Isabelle Bassong a représenté son pays le Cameroun, au cœur de l’Europe.
Elle a commencé sa vie dans les mots : traductrice et interprète formée entre le Cameroun, la France et les États-Unis, directrice des services linguistiques de l’Assemblée nationale. Elle l’a terminée dans les allées du pouvoir européen, doyenne du corps diplomatique de Bruxelles, après avoir été la première Camerounaise à porter le titre plein d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire. Portrait d’une femme de caractère, morte en poste à Bruxelles en 2006, et dont la vie, disait-elle, aurait mérité un livre qu’elle n’a jamais eu le temps d’écrire.
Ebolowa, une fille de la forêt du Sud
Jeanne Isabelle Marguerite Akoumba Moneyang naît le 9 février 1937 à Ebolowa, chef-lieu de l’actuel département de la Mvila, dans la région du Sud, en pays bulu. Son père est fonctionnaire ; sa mère, femme au foyer. Elle grandit donc dans une famille de la petite élite administrative coloniale où l’on comprend tôt que l’instruction est la seule clé qui ouvre toutes les portes.
Elle en fera l’usage le plus complet. Là où tant de filles de sa génération voyaient leur scolarité s’interrompre au seuil de l’adolescence, Isabelle Akoumba Monneyang ira jusqu’au bout et bien au-delà de ce que le pays pouvait alors offrir. Après son mariage avec l’ingénieur en génie civil camerounais Benoit Bassong, elle porte le nom Isabelle Bassong.
La vocation des langues : le Cameroun, la France, les États-Unis
Isabelle Bassong fait ses études primaires, secondaires et supérieures sur trois continents : au Cameroun, en France et aux États-Unis. En France, elle achève à Cahors ses études secondaires commencées au pays et décroche le baccalauréat en 1954. La suite est celle d’une femme qui a fait des langues sa vocation : licence d’anglais, licence d’enseignement, et le couronnement est le titre de lauréate de l’École de traducteurs et interprètes de Paris, l’une des plus exigeantes filières du métier. Elle complète cette formation aux États-Unis grâce à une bourse fédérale.
Les sources divergent sur le détail de ces titres ; certaines la disent passée par la Sorbonne et titulaire d’un master de linguistique obtenu à l’université de Denver, dans le Colorado ; d’autres situent son diplôme d’études supérieures d’anglais à l’université de Yaoundé, préparé alors qu’elle travaillait déjà. Mais toutes s’accordent sur l’essentiel : Isabelle Bassong est, avant tout, une spécialiste de la langue anglaise, une traductrice et une interprète de haut niveau. C’est là sa matrice ; quelqu’un qui maîtrise les mots, donc les nuances, donc l’art de dire et de convaincre. Toute sa carrière en découlera.
De l’Assemblée nationale au gouvernement
De retour au pays en 1964, elle met sa compétence au service de l’État. Elle est recrutée à l’Assemblée nationale camerounaise comme traductrice principale, avant d’en diriger les services linguistiques ; poste stratégique dans un pays officiellement bilingue, où le français et l’anglais doivent cohabiter jusque dans le travail parlementaire. C’est d’ailleurs durant cette période qu’elle prépare et obtient un autre diplôme d’études supérieures d’anglais.
Puis elle bifurque vers la politique, et son ascension se fait en deux temps. En février 1984, elle entre au gouvernement comme vice-ministre de la Santé publique ; en novembre 1986, elle est promue secrétaire d’État au même département. Elle rejoint ainsi une lignée discrète mais réelle de femmes passées par ce ministère ; après Delphine Tsanga, première femme ministre du Cameroun, qui y avait officié dans les années 1970. La santé publique, terrain de l’action sociale et du soin, aura été, pour plus d’une pionnière camerounaise, la porte d’entrée dans les hautes fonctions. Membre du Comité central du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, elle appartient désormais au premier cercle.

Bruxelles, 1989 : la première femme ambassadeur
C’est au tournant de 1988-1989 que la carrière d’Isabelle Bassong bascule dans l’Histoire. Nommée ambassadeur du Cameroun à Bruxelles en 1988, elle présente en mars 1989 ses lettres de créance à Sa Majesté Baudouin Ier, roi des Belges, en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Cameroun auprès du Royaume de Belgique, du Royaume des Pays-Bas, du Grand-Duché de Luxembourg et des Communautés européennes.
Elle devient, ce jour-là, la première femme camerounaise nommée à un poste d’ambassadeur de plein exercice, accréditée auprès d’États souverains. La précision honore une autre pionnière : quelques mois plus tôt, Simone Mairie avait dirigé la mission du Cameroun auprès de la seule Communauté européenne mais c’est à Isabelle Bassong que revient le titre complet d’ambassadeur auprès de royaumes, et c’est son nom que les ouvrages de référence ont retenu comme celui de la première. Deux femmes, deux jalons, une même brèche ouverte dans un corps diplomatique jusque-là entièrement masculin.
Doyenne de Bruxelles, voix de l’Afrique face à l’Europe
Ce que l’on retient trop rarement, c’est ce qu’elle a fait de ce poste une fois qu’elle l’a occupé. Car Isabelle Bassong n’a pas été une ambassadrice de passage : elle est restée dix-sept ans à Bruxelles, jusqu’à sa mort. Cette longévité exceptionnelle en fit l’une des plus anciennes cheffes de mission de la capitale belge, au point qu’elle finit par exercer les fonctions de doyenne du corps diplomatique accrédité au Benelux ; celle vers qui l’on se tourne, celle qui parle au nom des autres.
Sa stature dépassa vite le cadre bilatéral. Elle présida le Comité des ambassadeurs du groupe des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), c’est-à-dire la voix collective de dizaines de pays du Sud dans leur dialogue avec l’Europe. À ce titre, elle prit part aux grandes négociations qui structurèrent, pendant deux décennies, les relations entre l’Europe et ses anciennes colonies : la quatrième Convention de Lomé en 1990, sa révision de 1995, puis l’Accord de Cotonou en 2000, qui refonda entièrement le partenariat ACP-Union européenne.
Il faut mesurer le renversement. Une femme née en 1937 dans la forêt d’Ebolowa, sous administration coloniale, se retrouvait un demi-siècle plus tard à négocier, à Bruxelles, les termes du partenariat entre son continent et celui qui l’avait dominé. Elle servit en outre comme conseil du Cameroun devant la Cour internationale de justice, dans le contentieux qui opposa son pays au Nigeria. La linguiste d’Ebolowa était devenue une pièce maîtresse de la diplomatie africaine.
Le livre qu’elle n’a pas écrit
Isabelle Bassong s’éteint à Bruxelles le 9 novembre 2006, des suites de maladie, toujours en poste. Elle laisse un époux, Benoît Bassong, ingénieur du génie civil, et quatre enfants. Le Cameroun lui décernera le grand cordon de l’ordre du Mérite, et Bruxelles lui fera des adieux à la mesure de sa stature.
Lors de ses obsèques, l’un de ses fils rapporta un regret que sa mère avait confié : celui de n’avoir pas écrit de livre avant de mourir. La remarque en dit long. Cette femme qui avait passé sa vie dans les mots — la linguistique, la traduction, la négociation, la parole diplomatique — était partie sans coucher la sienne sur le papier. Comme si l’essentiel, chez elle, s’était toujours joué dans l’action et jamais dans le récit.
Toutefois, sa vie, elle, fut un livre. Un livre d’une densité rare. Ce livre-là, puisqu’elle ne l’a pas écrit, il revient à d’autres de l’écrire pour elle.
Une place dans la lignée
Isabelle Bassong appartient à cette génération de Camerounaises : Julienne Niat, Julienne Keutcha, Delphine Tsanga, Simone Mairie etc. qui, l’une après l’autre, ont forcé les portes verrouillées de la vie publique. Elle fut la première femme ambassadeur du Cameroun. Elle fut, dix-sept ans durant, l’une des meilleures ; respectée de ses pairs, redoutée à la table des négociations, écoutée comme doyenne
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
