Elle aura marqué l’univers de l’aviation civile en devenant la première hôtesse de l’air noire à travers le monde.
Lorsqu’elle prend son premier vol en uniforme à la fin des années 1950, peu de personnes mesurent la portée historique de l’événement. À une époque où l’aviation civile demeure un univers presque exclusivement réservé aux Occidentaux, et où les femmes africaines sont largement absentes des professions visibles du transport aérien, une jeune Camerounaise s’apprête à écrire une page inédite de l’histoire mondiale.

Cette jeune femme s’appelle Léopoldine Douala-Bell.
Née en 1939 à Douala, elle appartient à l’une des familles les plus illustres de l’Histoire du Cameroun. Petite-fille du roi Rudolf Douala Manga Bell, figure emblématique de la résistance à la colonisation allemande, exécuté en 1914 pour avoir défendu les droits de son peuple, elle grandit dans un environnement où le courage, la dignité et le sens de l’engagement occupent une place centrale.
Mais plutôt que de suivre les sentiers déjà tracés, Léopoldine choisit de conquérir un territoire encore inaccessible à la plupart des Africains: le ciel.
Après ses études secondaires, qu’elle achève à seulement 17 ans, elle s’oriente vers le secteur aérien. Elle suit d’abord une formation d’hôtesse au sol auprès d’Air France avant d’intégrer l’Union Aéromaritime de Transport (UAT), l’une des grandes compagnies aériennes françaises de l’époque.
En 1957, elle effectue son premier vol en qualité d’agent de bord. Ce jour-là, sans le savoir, elle devient la première hôtesse de l’air noire de l’histoire de l’aviation civile Mondial, une distinction exceptionnelle qui précède même celle de plusieurs pionnières américaines souvent citées dans les récits de l’aviation internationale (Ruth Carol Taylor par exemple).
À cette période, les compagnies aériennes recrutent principalement des femmes européennes répondant à des critères stricts d’apparence et d’origine. Voir une jeune Africaine accueillir des passagers à bord d’un avion commercial constitue alors une véritable révolution des mentalités.
Trois ans plus tard, en 1960, alors que de nombreux pays africains accèdent à l’indépendance, Léopoldine rejoint la toute nouvelle compagnie Air Afrique, créée pour symboliser les ambitions du continent dans le transport aérien international.
Son recrutement est historique. Elle devient le tout premier employé officiellement engagé par la compagnie. Rapidement promue chef de cabine, elle reçoit la carte professionnelle portant le numéro 001, un symbole fort qui témoigne de la place particulière qu’elle occupe dans l’histoire de cette entreprise devenue mythique.
Durant plus d’une décennie, elle sillonne les routes aériennes reliant l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Son élégance, son professionnalisme et sa maîtrise du métier lui valent le respect de nombreux collègues et passagers.

Le parcours n’est pourtant pas exempt d’obstacles.
À une époque où les préjugés raciaux demeurent profondément ancrés dans plusieurs sociétés, elle doit régulièrement faire face à des remarques méprisantes, à des attitudes discriminatoires et parfois même à des situations de harcèlement. Certains passagers refusent de croire qu’une femme noire puisse occuper une telle fonction.
Mais ces épisodes difficiles sont largement compensés par les réactions de nombreux voyageurs africains et afro-descendants qui découvrent en elle une figure de fierté. Pour beaucoup, Léopoldine Douala-Bell devient le symbole vivant d’une Afrique capable d’exceller dans les domaines les plus modernes et les plus prestigieux.
Après douze années passées dans les airs, elle poursuit sa carrière dans le secteur du transport aérien et du tourisme. Elle dirige une agence de voyages à Libreville avant de rejoindre Air Zaïre où elle occupe des responsabilités de chef de station et d’officier d’exploitation aéroportuaire.
Au début des années 1970, elle s’installe aux États-Unis avec son époux, Leroy Smith. Loin de tourner le dos à ses racines, elle continue à promouvoir la culture africaine et les échanges interculturels. En 2003, le couple fonde à Denver l’organisation BISETAL, dont l’objectif est de favoriser une meilleure connaissance de l’Afrique et des cultures non occidentales auprès des jeunes générations. Pendant longtemps, son rôle de pionnière reste relativement méconnu du grand public. Mais les années finissent par rendre justice à son parcours.
En 2015, elle est honorée à Los Angeles lors du 40e anniversaire de l’association Black Flight Attendants of America. Cette distinction vient reconnaître son rôle fondamental dans l’ouverture des compagnies aériennes aux femmes noires à travers le monde.
Au-delà des récompenses, son histoire rappelle qu’avant les combats contemporains pour la diversité et l’inclusion, certaines femmes ont dû affronter seules des barrières que beaucoup considéraient infranchissables.

Léopoldine Douala-Bell Smith s’éteint le 9 mai 2023, à l’âge de 84 ans
Son héritage est celui d’une femme qui a osé défier les préjugés de son temps, ouvrir des portes que personne n’avait encore franchies et démontrer qu’aucun horizon n’est hors de portée lorsque le talent rencontre la détermination.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol Ketchiemen
