Chimiste de formation, romancière satirique, députée puis première femme à régner sur la chefferie supérieure des Ewondo et des Bane : Marie-Thérèse Assiga Ahanda (1941-2014) a mené plusieurs vies dans une seule.
Voici le Portrait d’une héritière qui reprit, contre les vents de la tradition, le trône d’un père mort quand elle avait deux ans.
Une enfant née dans l’ombre d’un géant
Marie-Thérèse Catherine Atangana voit le jour à Yaoundé en 1941. Le nom qu’elle porte à la naissance dit déjà tout du poids qui l’attend : elle est la fille de Charles Atangana — Ntsama Atangana de son nom de naissance, Karl Atangana pour l’administration allemande — le chef supérieur des peuples Ewondo et Bane qui sut se maintenir au sommet du commandement indigène sous la colonisation allemande puis française. Sa mère, Julienne Ngonoa, est la seconde épouse du chef ; Marie-Thérèse en est l’aînée des filles.
Elle ne connaîtra pratiquement pas son père : Charles Atangana meurt en 1943, alors qu’elle a deux ans. Elle grandit donc « princesse » à Yaoundé, avec la mémoire d’un homme qui fut à la fois figure de la modernité coloniale et gardien d’une autorité coutumière que le pouvoir central s’emploiera, après lui, à ne pas reconstituer. Cette absence fondatrice — un trône vide, un nom lourd — orientera toute sa trajectoire d’adulte. De la nombreuse descendance de Charles Atangana, elle finira d’ailleurs par être le dernier enfant encore en vie, ce qui renforcera, le moment venu, la légitimité de sa revendication.x

La scientifique avant la reine
Rien, dans son premier parcours, ne la destinait au trône royal. Marie-Thérèse Atangana choisit les sciences dures : diplômée de chimie, elle exerce comme technicienne supérieure d’analyse biologique et travaille plusieurs années à la Faculté des sciences de l’Université de Yaoundé. C’est une trajectoire rare pour une femme de sa génération au Cameroun, et elle en gardera une réputation de rigueur.
Son mariage l’ancre dans l’élite technocratique de l’Afrique centrale. Elle épouse un financier camerounais du nom d’Assiga. En 1979, un article de presse de Cameroon Tribune le présente comme directeur général adjoint de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), dont le siège est à Brazzaville ; c’est cette nomination à l’étranger qui conduit le couple en République du Congo. (Certaines nécrologies parues au moment de sa mort évoqueront plutôt la BEAC ; la fonction contemporaine des années 1970 est bien celle de la BDEAC.)
C’est cet exil brazzavillois qui fait, presque par accident, l’écrivaine. Attirée par les belles-lettres depuis l’adolescence, mais happée par sa carrière scientifique, Marie-Thérèse Assiga Ahanda se retrouve, une fois installée au Congo et contrainte d’abandonner son métier, avec enfin le temps d’écrire. De cette union naîtront quatre enfants et, plus tard, une dizaine de petits-enfants.
L’écrivaine : une « ethnologie de l’arrivisme »
En 1978 paraît, à Libreville, chez Lion, son premier livre : Sociétés africaines et « High Society» : petite ethnologie de l’arrivisme (91 pages). Le titre est un programme, et le sous-titre une méthode : l’ancienne technicienne d’analyse applique à sa propre caste un regard d’entomologiste.
Le roman suit un jeune couple, Vincent et Mathilde, qui rentre au pays après un séjour à l’étranger et découvre une capitale africaine fictive, Pala, transformée par les indépendances. Le pays a bâti : routes, ponts, dispensaires, écoles ; la ville s’est embellie et agrandie. Mais sous l’essor couve une pathologie sociale : « quelle frénésie dans la volonté de paraître sans être ! ».
Le roman connaît un accueil critique remarqué. Dès le 26 mars 1979, la page littéraire de Cameroon Tribune lui consacre une pleine analyse sous un titre-manifeste : « Une exaltation de la compétence et de l’intégrité ». Le signataire n’est pas anodin : un certain Jacques Fame Ndongo, alors présenté comme simple enseignant — le nom d’un homme qui comptera plus tard parmi les grandes figures de l’université et de la vie politique camerounaises. Sa lecture reste l’une des plus fines que l’on ait de l’œuvre. Il y voit non pas un bréviaire moralisateur, mais une satire mordante tenant à la fois de l’essai social, de l’enquête, de la comédie et de la diatribe, « nimbée d’un halo d’humour et d’ironie ». Il souligne le paradoxe fondateur du livre — comment dénoncer une haute société dont on fait soi-même partie, par naissance et par statut ? — et répond que c’est précisément cette position d’intérieur qui permet à l’auteure de « faire tomber les masques ».
Un encadré du même numéro, intitulé « Scientifique et littéraire », révèle par ailleurs qu’au moment même de cette critique, l’auteure préparait déjà un second livre, annoncé comme «plus caustique ». Ce sera Je suis raciste, publié en 1982 aux éditions CLÉ, à Yaoundé — la grande maison des lettres africaines. Le titre, volontairement provocateur, prolonge sa manière : retourner un mot chargé pour forcer le lecteur à s’examiner.
Elle donnera encore, en 1999, une nouvelle intitulée « Turbulences », publiée dans la revue en ligne Mots Pluriels (n° 9), hébergée par l’Université d’Australie-Occidentale — la même institution dont le chercheur Jean-Marie Volet, spécialiste des écritures féminines africaines, a archivé et fait connaître son œuvre. On lui doit enfin un texte à part, plus documentaire : un Mémorandum sur l’œuvre de Charles Atangana et l’historique du château, où la fille se fait archiviste de son père.
Sa place dans l’histoire littéraire est celle d’une pionnière, et elle en avait conscience : la critique de 1979 la range déjà parmi les rares Camerounaises entrées en littérature, aux côtés de Marie-Claire Matip, Thérèse Kuoh Moukouri, Lydie Dooh Bunya ou Ngo Mai. C’est cette première vague, ouverte après les indépendances, que remontera plus tard une Calixthe Beyala. Longtemps, son nom a figuré dans les anthologies et Le Dictionnaire universel des créatrices comme celui d’une romancière trop peu lue au regard de sa portée.

La députée
De retour au Cameroun, Marie-Thérèse Assiga Ahanda entre en politique. Elle est élue à l’Assemblée nationale, où elle siège une législature durant, de 1983 à 1988. Ces cinq années au Parlement ne sont pas un aboutissement mais un levier : c’est de l’intérieur des institutions qu’elle mène son combat de fond, la réhabilitation de la chefferie supérieure Ewondo-Bane que l’État s’était employé à laisser en sommeil.
La conquête d’un trône : contre l’État et contre les hommes
Là se joue le cœur de sa vie publique, et le plus difficile. Reprendre le siège de Charles Atangana n’allait pas de soi ; pour deux raisons.
La raison politique d’abord. Dès les années 1970, le président Ahmadou Ahidjo se montre hostile à l’idée d’une grande chefferie supérieure des Ewondo et des Bane ; il préfère émietter le pays beti en une multitude de chefferies autonomes, plus faciles à contrôler. Son successeur, Paul Biya, prolonge dans les années 1980 cette même prudence. Ressusciter le trône du père, c’était donc heurter une doctrine d’État.
La raison coutumière ensuite. Les notables traditionalistes imaginaient mal une femme à la tête d’une chefferie de premier degré rassemblant plus d’un million d’âmes, répartis sur plusieurs départements dont le Mfoundi ; celui-là même qui abrite le siège des institutions de la République. Sa légitimité fut ouvertement contestée : on la jugeait sans « la carrure ».
Le déblocage vient dans les années 1990, quand des figures du régime changent de regard — au premier rang desquelles Gilbert Andze Tsoungui, vice-Premier ministre et ministre de l’Administration territoriale, et Emah Basile, délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé.
La chronologie de cette accession, longtemps flottante d’une notice à l’autre, se laisse désormais reconstituer grâce aux nécrologies concordantes de la presse camerounaise : désignée chef traditionnel dès 1991, Marie-Thérèse Assiga Ahanda ne sera intronisée qu’en 2000, neuf ans plus tard — soit quelque quatorze années effectives à la tête de la chefferie. (D’autres sources, moins précises, avaient avancé une reconnaissance « avant 1996 » ou en 1999.) Ce qui est certain, c’est qu’au tournant du millénaire, elle est bel et bien « la reine des Ewondo et des Bane », l’une des toutes premières femmes sinon la seule à son époque à diriger une chefferie de premier degré au Cameroun.
Le château du père
Reine, elle fait de la mémoire de son père son grand chantier au sens propre. En décembre 2000, elle lance la rénovation du palais de Charles Atangana, au quartier Efoulan, au sud de Yaoundé, où la chefferie continue d’exercer ses charges coutumières. Le projet est colossal : environ 150 millions de francs CFA. Ne pouvant le financer seule, elle lance un appel à la générosité publique, offrant à ses concitoyens l’occasion de sauver un pan tangible de l’histoire du Cameroun. Le geste résume la femme : la scientifique méthodique, l’archiviste de sa propre lignée et la souveraine se rejoignent dans une même volonté de ne pas laisser l’oubli l’emporter. Ses proches diront qu’au soir de sa vie, elle s’était « exclusivement consacrée à sa famille et à la restauration de la chefferie ».
Crépuscule et héritage
Marie-Thérèse Assiga Ahanda s’éteint au petit matin du 1er février 2014, à Yaoundé, à l’âge de 72 ans, des suites d’une longue maladie contre laquelle, disent les siens, elle aura « lutté jusqu’au bout ». Elle part quelques mois seulement après que son fils aîné, le Dr Jean Jacques Atangana Assiga, eut été élu député RDPC du Mfoundi. Dans la vaste concession familiale du quartier Rue Manguiers, la famille prend le deuil autour du feu de bois allumé au milieu de la cour, selon la coutume ; une forte délégation de patriarches et de notables d’Efoulan vient présenter ses condoléances.
Ses obsèques, étalées sur trois jours à partir du 12 février, prennent l’allure d’un hommage national. Une messe pontificale est célébrée en la basilique mineure Marie-Reine-des-Apôtres de Mvolyé par Mgr Jean Mbarga, alors administrateur apostolique de l’archidiocèse de Yaoundé ; elle est inhumée le vendredi au cimetière catholique de Mvolyé, en présence d’une foule d’autorités traditionnelles venues des quatre coins du pays. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence, représente le chef de l’État ; dans sa lettre de condoléances lue par le préfet du Mfoundi Jean-Claude Tsila, Paul Biya voit dans cette disparition « une grande perte pour la région du Centre et pour la chefferie traditionnelle ». Au nom du président, la défunte est élevée à titre posthume à la dignité de grand officier de l’Ordre national de la valeur. Elle laisse un veuf, quatre enfants et une dizaine de petits-enfants.
Après elle, le trône qu’elle avait mis tant d’obstination à relever retombe dans le silence. Depuis 2014, la chefferie supérieure Ewondo-Bane est demeurée vacante, minée par les rivalités entre grandes familles : preuve, s’il en fallait, que sa capacité à occuper ce siège tenait autant à sa personne qu’à son nom.
Elle reste une figure difficile à ranger et c’est sans doute là sa marque. Princesse et scientifique, romancière et parlementaire, gardienne d’une tradition qu’elle bousculait par sa seule présence de femme au pouvoir : Marie-Thérèse Assiga Ahanda aura passé sa vie à refuser qu’on efface ce qui la précédait. Trente-cinq ans avant sa mort, un jeune critique résumait déjà, sans le savoir, ce qui serait son épitaphe : une exaltation de la compétence et de l’intégrité.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH
